M comme Merlin

M comme Merlin se révèle être un roman de Science-Fiction. Pourtant, par sa forme plurielle et les thématiques développées, il plaira également à celles et ceux qui ne s'avouent pas amateurs du genre.

Je vous souhaite bien du plaisir dans la lecture des lignes ci-dessous, qui incluent sa présentation, très suspensive, le prologue et le premier chapitre.

 

Enrica Lahanne avait raison : le crash en plein désert, l’explosion de l’avion qui les abritait, elle et six autres passagers miraculeusement indemnes, l’expédition de secours à laquelle elle a pris part et dont elle revient bredouille, tout cela n’est qu’une mascarade ! Une tartuferie sinistre visant à les éliminer, elle et les cinq autres soi-disant rescapés. Mais dans quel but ? Et quel rôle exerce le septième homme ? Ce Béryl aux airs de loubard qui, seul d’entre tous, semble survoler la situation, détenir des informations et qui se contente de toiser les autres du haut de ses ricanements ?

La comédie va cesser bientôt, les masques vont tomber. Pour Enrica. Mais aussi pour Béryl. Qui se retrouvera piégé dans sa cellule, dans sa trahison, alors qu’il s’attendait à être libéré par ceux qui tirent les ficelles.

Ces « foutus logiciels sur ressorts », comme il les surnomme. Les maîtres du jeu. Des androïdes.


 



 

M comme Merlin


 


 

« N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ? »

Charles Baudelaire, La Chevelure,

in Les Fleurs du Mal (1861)


 


 


 

Prologue


 

Elle a quitté la chaumière à son tour pour avancer dans sa direction. Il la regarde s’approcher et s’efforce de la ressentir : il ne perçoit toujours pas d’ondes télépathiques qui pourraient émaner d’elle. Pourtant, le mal est fait : il doute désormais de son intégrité.

Mu par un sentiment qu’il ne saurait expliquer, il se porte à sa rencontre et leur marche pesante lui offre le lamentable spectacle d’une progression ralentie par le poids du chagrin et les chaînes des tergiversations.

Arrivé à vingt pas d’elle, il remarque à quel point elle a le visage défait, les traits tirés, les joues ravagées par les larmes. Or, comble du paradoxe ! elle n’a jamais été aussi belle, peut-être parce qu’elle n’a jamais été autant elle-même. Et en cet instant précis, il réalise que c’est foutu, qu’il ne cessera jamais de l’aimer. Mais il se rembrunit : quelle consistance donner à une prise de conscience émanant au cœur d’une simulation ?

Elle s’est arrêtée, il fait de même et ils se jaugent de curieuse manière, comme s’ils se rencontraient pour la première fois. Pourtant, en ce qui le concerne du moins, il ne l’a jamais aussi bien connue qu’en ce moment !

À l’intérieur de ce sablier où s’écoule le désert de leurs espérances, les poussières de temps s’égrènent indéfiniment, alors que l’heure est urgente, qu’ils peuvent être rappelés d’une seconde l’autre !

- Je ne pourrai pas vivre pour de faux, tu sais, finit-il par avouer.

A-t-elle perçu la terminaison du futur ? Ou bien celle d’un conditionnel ? Étrange duel de formes verbales, de temps et de modes, où un présent du conditionnel entrouvre l’avenir plus largement qu’un futur de l’indicatif !

Elle continue de le regarder, sans mot dire, tout en laissant s’exprimer son abattement par une tristesse infinie qui transparaît dans ses yeux. Puis elle relève le menton et ce mouvement léger, cette inclinaison de la face d’à peine quelques centimètres transforme son regard, sa mine, son apparence tout entière et l’amène à parler :

- Qu’est-ce que ça veut dire, « vivre pour de faux » ? Hein ? Est-ce que par hasard tu aurais déjà vécu pour de vrai, toi ?

- Je...

- Comme si elles étaient vraies, ces trente-quatre années que j’ai passées sur une planète agonisante, à me lever chaque matin pour mourir un peu plus, à m’efforcer d’apprendre pour mieux oublier le lendemain, à jouer la gentille en sachant pertinemment que jamais je ne gagnerais la partie contre les méchants... ! Et dire que toi, il y a peu, tu m’as attribué le don de collecter toutes les cartes du jeu, de détenir tous les atouts – j’ai bien perçu cette pensée, figure-toi !... Le sens de l’existence, je sais pas trop ce que c’est ! Alors que... Elle s’est approchée d’un pas, à moins que ce ne soit l’inclinaison de son corps qui ait changé. Alors qu’un avenir avec toi, même ici, dans cette dimension virtuelle, ça pourrait avoir l’effet du réel.

Encore cette conjugaison qui s’emmêle dans de drôles d’effets verbaux !

- Enfin, tu t’imagines vraiment vivre dans ce désert ?

Il a attendu qu’elle baisse la voix pour intervenir. Peut-être aurait-il dû l’interrompre avant, ou plus tard, ou pas du tout, ne jamais l’écouter, d’ailleurs, prendre ses jambes virtuelles à son cou numérique et se programmer la plus belle fuite en avant possible !… Fuir, une fois de plus, une dernière fois. Or s’il aligne ces réflexions, c’est simplement qu’en lui posant cette question, il a douté qu’il s’adressait vraiment à elle, il a douté d’elle et d’elle jusqu’à son existence, doutant aussi de ce que peut être cette existence qu’elle lui promet.

- Vraiment, reprend-il, tu te représentes ça possible ?

Elle soulève encore un peu plus le menton et, le regard perdu vers un horizon de mirages :

- Il y a une oasis, pas très loin, annonce-t-elle.

1re partie : Jeu de sociétés


 

"Sans accident tu ne passeras pas la vie."

Proverbe russe


 


 


 

1


 


 


 

L’éveil


 


 


 

Elle s'est arrêtée de respirer. Renaître, encore ? Avec l’illusion de recommencer tout et mieux ? Non, ras-le-bol. Mais il y a cette étrange odeur de sable brûlé qui obstrue ses narines. Cette angoisse affreuse qui l'envahit peu à peu. Ce sentiment que la prochaine inspiration remplira à jamais son cerveau, son corps tout entier de cet enfumage, séchera ses muqueuses, aspirera son eau, sa lymphe, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Elle tente une dernière aspiration, malgré tout, malgré elle, trop acculée par le désespoir pour jouer de méfiance, et c'est ainsi qu'Enrica Lahanne est la première à reprendre connaissance. Comme les fois précédentes.

Du sable, il y en a contre le hublot vers lequel se tournent tout d’abord ses yeux embués de sommeil, mais pas un grain sur elle ni dans l’habitacle de l’avion.

L’avion ! Qu’est-ce qu’elle fiche dans un avion ! Cette constatation la sort brutalement de sa torpeur. Elle veut se lever, mais la ceinture la plaque à son siège, la blessant à l’endroit d’une ancienne cicatrice. Ses doigts agités mettent une éternité à la libérer de la sangle. Elle se lève trop vite : les vertiges qui l’assaillent la forcent à se rasseoir. C’est alors que son regard se porte sur la rangée de sièges de l’autre côté de l’allée et qu’elle voit un autre passager, un autre rescapé, mais rescapé de quoi encore ? Il s’appelle Chris. Chris Hippeau. Mais comment peut-elle connaître le nom d’un parfait inconnu ? Il s’agite en tous sens, dans un silence terrifiant, et c’est presque avec soulagement qu’Enrica l’entend soudain gémir. Elle se lève à nouveau, les vertiges ont passé, mais c’est d’une démarche hésitante qu’elle quitte sa rangée pour approcher celle de son voisin d’infortune. Qui ouvre brutalement les yeux, puis la bouche, pour émettre un hurlement terrible.

- Libérez-moi ! supplie-t-il, dans un dernier cri, croyant être totalement recouvert de sable, devenir sable lui-même.

Enrica essaie de lui porter secours mais, encore trop affaiblie, elle ne serait jamais parvenue à le dégager sans l'aide de Tony Stecks qui arrive à point nommé : autre inconnu qu’elle sait nommer ! Sa tête enfin exhumée du tas de sable, Chris commence par vomir tout un désert virtuel qui s'était emparé de lui, puis il se met à déverser une cascade d'insultes, histoire de reprendre pied avec la réalité.

- Excusez-moi ! fait-il alors, regrettant moins ses jurons que le spectacle de peur panique qu’il vient de leur servir.

- Putain de bordel de merde ! lâche pour sa part Béryl, en ouvrant les yeux.


*

- Vous m’aviez pourtant assuré que nous n’aurions plus à déplorer de tels excès de langage de la part de cette unité carbone !

- Permettez-moi de rectifier, Monsieur le Ministre. C’est de tous nos efforts pour éviter ce genre de rémanences que je vous avais assuré ! Voilà une des raisons pour lesquelles j’ai plus d’une fois émis des doutes sur le choix de ce sujet : bien trop instable, en dépit voire à cause des nombreuses modifications opérées par...

- Comme si nous avions le choix ! releva le responsable de la Fédération.

- Par ailleurs, reprit le scientifique, vous n’êtes pas sans savoir que nous ne contrôlons qu’une série de paramètres. Ce serait illogique, du reste, d’exercer une maîtrise complète de l’activité cérébrale, puisque le succès même du programme dépend de notre neutralité dans la qualité des interactions de...

- Jugez-vous à ce point nécessaire de m’apprendre ce qui est logique et ce qui ne l’est pas ? l’interrompit l’autre, sans pour autant marquer de colère ni d’impatience, ne cherchant qu’à signifier ainsi à 671007 le terme de cette discussion stérile.

*

Ses deux sauveteurs regardent Chris Hippeau un moment, l'air absent, puis, instinctivement, ils en viennent à s'observer : la poussière et le sang n'empêchent pas d'identifier l'uniforme de l'un et l'autre, qui se réduit pour elle au petit minimum, autrement dit un brassard de police, tandis que lui revêt une combi de l'armée de l'air, agrémentée d’une écharpe jaune.

Enrica balaie du regard le compartiment passagers : quatre rangées de deux places, de part et d’autre du couloir, mais elle ne compte que sept personnes, dont elle-même. Quatre d’entre eux sont encore en train de reprendre connaissance, tous sanglés sur leurs sièges. Une femme se redresse, provoquant la chute d’une averse de grains de sable qui s’étaient accrochés à son complet élégant et à ses longs cheveux blancs défaits : elle était assise près du seul hublot qui s’est brisé au moment du crash. S’il y a bien eu crash car Enrica ne tire toujours aucun souvenir d’un accident ni même d’un récent vol en avion. Alors qu’en regardant Marydo McDallah finir de s’épousseter, elle remarque qu’elle a connaissance de son nom : bon sang ! Pourquoi les noms seuls lui reviennent-ils à l’esprit ?

- De l'eau ? Il y a de l'eau quelque part ? demande-t-elle, la voix rauque, se surprenant à songer plus à elle-même qu'au pauvre type qu'on vient de secourir.

Elle a vu juste en s'adressant à l'aviateur : il a tôt fait de trouver, dans le cabine de pilotage, une bouteille, d’eau tiède, certes, mais d'eau tout de même. Il la lui tend avec ce qu’elle reconnaît pour un sourire séducteur, comme si elle avait quelque chose à en faire, de la drague, dans le moment présent ; la bouteille aussi, elle la refuse et, pour se racheter de sa pensée égoïste, la remet à Chris, qui en vide le contenu en un rien de temps et sans aucun scrupule.

- Je vais vous en chercher une autre, s'engage Stecks, en la gratifiant d'un clin d’œil, cette fois.

Elle répond par un simple merci, prononcé comme on lirait le dernier mot d'un long roman : de fait, c'est peut-être bien la dernière marque de reconnaissance que cet homme pourra attendre de l'équipage, se dit-elle.

Car, selon toute évidence, il s'agit du pilote de l'avion qui vient de se crasher.

- Tout va bien ? lance-t-elle à l’attention des autres passagers ?

Mais personne ne lui répond. Ils doivent être encore sonnés, se dit-elle.

De retour du cockpit, l’air Lovelace de Stecks a fait place à une mine déconfite : il n'a plus ni sourire ni clin d’œil à distribuer, rien qu’une nouvelle bouteille bien tiède. Mais sa mélancolie soudaine tient moins à la température de l’eau qu’aux révélations qu’il s’apprête à faire.

- Tout ce qu'il reste de frais, annonce-t-il à la policière en lui remettant le récipient, c'est encore les nouvelles et elles ne sont pas bonnes !

- Les instruments de communication, c'est ça ? devine-t-elle.

- Tout est mort ! Le tableau de bord a totalement cramé. Pas mieux, mon téléphone portable a disparu.

- Le mien aussi ! s'exclament Lahanne et Hippeau, à l'unisson.

Les autres passagers ont profité de cet échange pour détacher leur ceinture, quitter leur siège et rejoindre, au milieu du compartiment, leurs compagnons d'infortune.

Infortune. Le mot adéquat pour qualifier la situation de ces rescapés, puisque se retrouver en plein désert, sans vivres ni moyens de communication, implique une mort lente ou, pour coller au contexte, une mort à petit feu... Or si l'on envisage que tout l'équipage a survécu, sans qu'on ait à déplorer une seule victime, ce bilan propre à contredire toutes les statistiques des crashes aériens interdit de parler de malchance.

Quittant leur position inconfortable entre deux rangées de sièges, les rescapés ont progressivement réduit l’espace qui les sépare, tout en se regardant de loin, en chiens de faïence : on se rapproche pour mieux prendre ses distances. Jusqu'ici, ça avait l’œil rivé sur sa petite personne, à se demander si c'était entier, blessé, choqué ; ça en restait à étancher son besoin d'air et d'eau, à se rassurer sur sa sécurité ; ça grimpait tout doucement les étages de sa pyramide des besoins. Maintenant, pour la première fois, ça lève les yeux sur l'autre, sur l’extérieur. Ça commence à dresser son propre état de la situation. Ça jauge. Avec des regards emplis de défiance, face à des circonstances qui dépassent l'esprit, qui dépècent l'âme.

Devançant tout le monde, un petit homme noiraud à lunettes, à l’allure d’éternel adolescent laisse éclater sa stupeur, alors que son nom revient à Enrica dans un éclair :

- Je ne vous connais pas, s’écrie Arthur Imboldt, révélant le malaise général. Je n'ai jamais vu cet avion, je n'ai aucun souvenir d'un crash, je ne sais pas ce que je fais ici !

Confession sans ménagement. Reprise par les autres, qui avouent la même amnésie : nul ne se rappelle quoi que ce soit, notamment, d'un récent déplacement dans les airs. Seule Marydo McDallah se souvient avoir prié lors d'un atterrissage, mais elle doute qu'il s'agisse du présent vol :

- Vous savez, je suis pasteure, prévient-elle, comme on avertit qu'on est contagieux. Je prie toujours tellement dans ces cas-là ! ajoute-t-elle, tout en obligeant ses doigts tremblants à tresser ses longs cheveux blancs.

- C'est bien joli, tout ça, mais ça ne nous avance pas des masses. Moi, je m’appelle Chris Hippeau.

- Tony Stecks, répond presque mécaniquement l’homme à l’uniforme de pilote.

- Mais vous, vous êtes aviateur, non ? lui demande justement Marie-Paule Lithic, ayant identifié, sur la chemise anthracite, la barrette rose qu'arborent les pilotes d'Air France.

- C'est vrai, je conduis des avions privés, comme celui-ci, mais je... Il hésite quelques secondes, en profite pour donner un tour supplémentaire à son écharpe jaune en laine d'agneau. J'étais en plein congé avant de me réveiller là, reprend-il. Je me baladais en montagne avec ma femme et mes deux fils.

Sa réponse provoque un retentissement formidable dans l'esprit des autres rescapés à qui revient, d'un coup, comme libérée par cette révélation, la réminiscence de leur dernière journée : Marie-Paule Lithic s'était endormie pendant une énième séance du Sénat ; Enrica Lahanne, aux côtés de son équipier, auditionnait trois jeunes et une adulte pour une histoire de vol à la tire ; Arthur Imboldt, qui avait passé la matinée dans son épicerie et l'après-midi en séance de dédicaces, venait d'écrire une fois de trop quelques mots d'une intimité folle à l'attention d'une personne dont il ne savait rien ; Chris Hippeau était allé pointer au chômage et se mettait justement en quête d'un rien à bouffer ; Marydo McDallah préparait son sermon sur le thème de la guérison, avant de rendre visite à ses malades.

C’est alors seulement qu’on prend garde à l’homme qui, se contentant d’avoir ôté la ceinture, est resté assis sur son siège de passager. Sa position, ainsi que la pénombre de l’habitacle, ne permettent de distinguer que son visage, un menton large mais aux lèvres fines, rieuses, un nez camus de boxeur, des yeux allongés au regard vif et un large front entaillé d’une balafre.

Quand Chris Hippeau lui demande s’il se souvient de quoi que ce soit, Béryl commence par cracher sur le plancher de l’allée centrale, puis il lève vers eux un regard de mépris :

- Continuez à vous gargariser de vos petits oublis et souvenirs recomposés ! Faites avec ce qui reste dans vos misérables cerveaux ! Mais passez à la vitesse supérieure, qu’on en finisse !

Quest-ce qu’il lui prend, à ce butor ? se demandent-ils tous. Et qu’est-ce qu’il est en train de raconter ? Est-il encore sous l'effet du crash ? ou du crack ? On ne pousse pas plus loin ces réflexions, focalisés qu’on reste sur un autre choc, celui qu'a causé la découverte de cette amnésie collective.

À la stupéfaction s'ajoute l'inquiétude, quand Hippeau révèle qu’on lui a volé son téléphone portable et demande aux autres s'ils retrouvent le leur : aucun d'eux ne peut mettre la main ni sur son mobile ni sur son ordinateur ni sur quelque effet personnel que ce soit, d'ailleurs. On s'agite en tous sens dans la cabine, on se bouscule en pensant avoir repéré un téléphone portable sous un siège, un ordinateur dans le filet d'un dossier : des gamins cherchant leur goûter à la sonnerie de la récré... Ils s'en reviennent bredouilles auprès de l'aviateur.

- On ne peut pas communiquer avec les moyens du bord ? s'enquiert Chris Hippeau.

Stecks doit répéter que les outils de transmission ne fonctionnent pas non plus.

- En résumé, conclut Marydo McDallah, on est privés de toute communication avec l'extérieur.

- Et la prière, vous oubliez, ma sœur ? l'apostrophe Béryl en ricanant.

- Je ne suis pas catholique ! s'offusque la pasteure.

- Moi non plus !

- J’ai cru comprendre que vous vouliez que les choses s’accélèrent, lui rappelle la policière. Alors, aidez-nous, plutôt que de rester tapi dans votre coin à vous moquer de nous !

- C’est vous qui m'avez volé mon portable ? s’enhardit la politicienne en toisant Béryl.

C'est parce qu'il s'en est pris à une ministre du culte, ou bien parce qu'il a la provocation facile, ou encore à cause de cette vilaine cicatrice au front que Marie-Paule Lithic assimilerait sans autres ce quadra mal fringué à un voleur.

- Je m’appelle Marie-Paule Lithic, croit-elle nécessaire de se présenter. J’ai été maire en Île-de-France et j’assume actuellement d’importantes fonctions politiques. Vous ne vous rendez pas compte de la liste de personnages influents qui peuplent mon répertoire ! ajoute-t-elle, passant de l'inquiétude à l'angoisse. Pour tout le monde ici, il vaudrait mieux que mon portable ne soit pas tombé entre des mains mal intentionnées !

Béryl se contente de ricaner une nouvelle fois, réaction propre à conforter la femme politique dans son jugement.

- C'est un canular, ou quoi ? s'impatiente Imboldt à son tour. Où sont passés nos téléphones ? Et toutes nos affaires ? D'ailleurs, je serais bien incapable de lister ce que j'avais emporté : je ne me souviens de rien. Si c'est une plaisanterie, elle a assez duré !

Mais aucun mauvais farceur ne vient se dénoncer.

- Il faut à tout prix sortir d'ici, gémit Marydo McDallah. J'ai trop peur ! Regardez, l'avion est à moitié enfoncé dans le sable.

Elle désigne sur sa gauche la série de hublots aveugles. Stecks l'apaise en lui promettant qu'on n'est pas en train de s'enfoncer, qu'on va bientôt quitter l'appareil, de toute façon.

- À coup sûr, on a été drogués, ajoute-t-il, sans transition.

- Permettez-moi d'en douter, le contredit Enrica Lahanne. Si tel était le cas, on ressentirait des effets secondaires. Or aucun de vous ne se sent nauséeux, assoupi ou spécialement nerveux, n'est-ce pas ?

Malgré leurs yeux fébriles et l'agitation qui secoue leurs membres, les rescapés lui donnent raison.

- Et vous ? profite de lui demander Chris Hippeau. Vous êtes flique ?

- Inspectrice Enrica Lahanne, de la PJ de Montpellier, s’annonce-t-elle, presque automatiquement, avant de s’étrangler : serait-elle donc la seule à savoir comment ils s’appellent, ces six-là ? Un sentiment de solitude l’assaille. L’espace d’un instant, elle hésite à partager ce nouvel élément de mystère, mais la méfiance est la plus forte et c’est pour dissimuler son trouble qu’elle ajoute, en visant l'étendue désertique par un hublot encore non ensablé : Quoi qu’il en soit, nous voilà totalement coupés du monde extérieur !

- Mais qui a bien pu... ?

Chris Hippeau n'a pas le loisir d'en dire davantage : une déflagration secoue la carlingue et, poussés par un instinct grégaire, les survivants se plaquent contre le sol. Puis le feu, venant du cockpit, se propage en direction du couloir. Le sauve-qui-peut de Stecks décide tout le monde à se ruer vers l’issue de secours arrière qui est débloquée, la panne électrique ayant sans doute désactivé les verrous.

- Qu’est-ce qui a pu provoquer cet incendie ? demande Enrica.

- On verra ça plus tard ! Allez, on sort de l'appareil sans paniquer ! clame l'aviateur, alors que la policière presse les autres vers la porte. L'avion ne va pas exploser, ajoute-t-il à son attention, puisqu'il n'y a plus de kérosène.

- Vous voulez dire que l'atterrissage d'urgence a pour cause une panne d'essence ? l'interroge Enrica.

- Plutôt une panne de quintessence, lui répond Béryl, à la place de Stecks.

Tout en lui indiquant la sortie, la policière dévisage cet olibrius ; elle se surprend à entendre se répercuter en écho ce mot de « quintessence », issu d'un registre qui s'accommode mal de ses airs de mauvais garçon aux jeans dépenaillés. L’espace d’un instant, elle se demande si elle doit se fier à cette apparence minable de biker qu’on a privé de sa bécane, à cette attitude toute de désinvolte provocation, à ce regard moqueur souligné par le décalage du sourcil gauche, qui a perdu son arc normal, brisé par une cicatrice qui ne doit rien à ce récent crash. À cet homme, enfin, qui, en dépit des apparences, ne manque pas de séduction. Et qu’elle a l’impression de connaître mieux que les cinq autres. Sans doute lui rappelle-t-il quelque loubard sur lequel elle a enquêté jadis. Jadis… Jadis ?

- Vous, je ne vous ai rien demandé, se contente-t-elle de lui rétorquer, en le poussant vers l’issue de secours.

*

- « Une panne de quintessence », répéta le Ministre du Développement, sur un ton particulier que 671007 analysa comme un mélange d’ironie et d’agacement. Sans pouvoir l’associer à un seul sentiment humain. Décidément, cette espèce, toute assujettie qu’elle était, continuait à résister par son lexique lié aux émotions. Il ne fallait certes pas y voir un indice de la complexité de l’âme humaine – un concept vide de sens –, mais une preuve, une de plus, de l’irrésolution de cette race, de son impureté, partant de son infériorité.

- Quoi encore ? répliqua-t-il. Vous allez maintenant me reprocher une sortie d’un registre trop soutenu ?

- C’est que... Le Ministre hésita un instant, non sur la formule à adopter, mais sur le canal à employer : il avait encore trop souvent tendance à recourir au mode non verbal et ne savait trop que faire de cette difficulté persistante à se déconditionner de ses préférences de base. Il finit par répliquer au Médecin-chef que le sujet Béryl détonnait chaque fois davantage, ce qui ne servirait sûrement pas la bonne suite du programme. Mais qu’y pouvait-on à ce stade du processus ? répétait 671007. Il avait été correctement paramétré dans les domaines culturels et linguistiques propres aux 20e et 21e siècles : s’il détonnait, on ne pouvait pas en imputer sa programmation, il fallait chercher la source du problème en amont, réimplémenter les constantes et les variables composant sa personnalité, analyser la pertinence du choix et, comme il reprenait son argumentaire sempiternel sur les défaillances et la finitude de l’espèce humaine, il fut une nouvelle fois interrompu car il s’agissait de rester concentré sur le déroulement des séquences.

 

Encore inédit, le manuscrit est en route vers différentes ME : patientons ensemble...