Le Septième Mot

Que feriez-vous si vous vous aperceviez que vous déclenchez des malédictions tout autour de vous ? Que vous en êtes devenu.e une vous-même? En parleriez-vous? À vos proches ? À un.e psy? Et si vous vous sentiez encore moins compris.e après cela, vers qui vous tourneriez-vous? Porteuse saine qui ne se supporte plus, Véra la maudite, Lyonnaise de 15 ans et demi, se résout à franchir le porche d’une église...

 

LE SEPTIÈME MOT

[extrait chapitre 4]

"L’air mal assuré, elle s’agenouille sur la banquette et rabat le rideau pourpre. 

- Tu viens te confesser, mon enfant ?

- Euh, ouais, quelque chose comme ça.

- "Bénissez-moi, mon Père, parce que j’ai péché."

- Pardon ?

Un soupir.

- C’est la formule usuelle dont se sert le pénitent.

Le Pen y tend ? articule-t-elle avec hésitation.

Nouveau soupir. 

- À combien de temps remonte ta dernière confession ? Si du moins ce n’est pas la première, comme je commence à me douter !

Nom de D… ! Horreur ! Elle a affaire à un ritualiste ! Une de ces mécaniques rouillées de la liturgie catholique ! Il ne manquait plus que ça ! Elle avait bien besoin de tomber sur un robot !

- Bon, au revoir, désolée de vous avoir dérangé ! lâche-t-elle en se levant.

- Eh bien, moi qui croyais les jeunes plus braves que leurs aînés !

Stoppée net par ce qui a toute l’apparence d’un reproche, Véra le prend comme un défi. Mais, plus encore, elle se dit que quelqu’un qui accorde de l’importance aux formes devrait, somme toute, être mieux à même de comprendre sa problématique. Elle reprend place sur la banquette.

- On est bien d'accord que vous en parlerez à personne ?

- À personne.

- Vous allez voir que je suis pas une lâche !

- Je ne demande qu’à voir.

- Et à toucher ? Comme l’autre saint, là… ?

- Saint Thomas.

- Voilà.

- Non. Pas comme lui.

- Ah.

- Vas-y, mon enfant.

- Vous êtes le premier à qui j'en cause, si j'excepte la psy, qui me prend pour une cinglée, et encore, je lui ai lâché que quelques bribes de ce qui m’arrive. Les psys, quoi ! On peut regarder des heures le carrelage sans lâcher un mot...

- Tu ne t'es pas livrée à tes parents ? 

- À mes parents ? répète-t-elle. Ah ouais ? Pour que ma mère, qui joue à l’équilibriste avec la dépression, se mette à psychoter plus encore, ou que mon père, qui en a vraiment rien à foutre de moi, se foute pour une fois vraiment de moi ? Pff !... Est-ce que vous vous fou... moquerez de moi, mon Père ?

- Se moquer, c'est déjà juger.

- Et... "tu ne jugeras pas", c'est ça ?

- C'est ça. Je te félicite de connaître ce bout d'Évangile. Mais si tu commençais à me dire ce qui t’amène, mon enfant ?

- Il y a un début obligé à ma... à ma confession ? Du style de ce que vous m’avez sorti avant ? ou alors comme dans les films, vous savez, quand le méchant vient à l'église agenouiller toutes sortes de crimes ?

- Jolie formule, mais en ce qui concerne le rituel, on va le laisser de côté : après tout, cela appartient au passé.

- Détrompez-vous, mon Père ! Vous comprendrez, quand je vous aurai raconté mon histoire.

- Tu peux parler librement.

- Librement ? répète-t-elle. Pour ça, faudrait déjà me sentir libre !

- Eh bien, justement, libère-toi en confessant ce que tu as sur le cœur !

- La psychologue, lundi, elle a parlé quasi comme vous.

Véra regarde dans la direction de son confesseur. Subrepticement, elle sent la patience du prêtre s'échapper par les ouvertures losangées du grillage ; cependant, elle le devine, il fera un effort, et même un gros, par charité chrétienne pour un petit tiers, par devoir professionnel pour un moyen tiers et par intérêt pour un grand tiers, parce qu'une ado de quinze ans, ça doit le changer furieusement de ses, comment il dit ? pénitentes de soixante-dix balais et plus ! Ça lui arrive peut-être une fois par jubilé, ce genre de jubilations ! Qu'est-ce que ce serait, si elle lui apprenait qu'elle a déjà ouvert une Bible, comme 18 % de ses contemporains, qu'elle connaît l'existence d'un Ancien et d'un Nouveau Testament, comme 7 % d'entre eux, et qu'elle fait partie du 3 % à avoir lu des passages de l'Apocalypse ! Pour le coup, le père Vasari, qui l'a baptisée il y a quatorze ans, mais elle ne se le rappelle pas, auprès duquel elle a fait sa première communion, mais il ne s'en souvient plus, le bon prêtre, donc, ferait sans doute un infractus du moïsecarde, ou un truc du genre, parce qu’après tout, même s'il semble empêtré dans ses rites d'homme religieux, il a encore le cœur libre, le père Vasari. Et puis il connaît la Bible, et Dieu qui l'a écrite, des relations sans doute bien utiles dans un cas désespéré comme le sien, mais pour ça, il ne doit pas faire de crise cardiaque ! Alors, elle se garde bien de lui parler de ce qui touche à des pourcentages et, plus généralement, de se présenter à lui. Pourtant, elle a soigné sa manière de l'aborder, usant de sa phrase rituelle bien à elle, propre à briser, le temps d'une journée, la malédiction. 

Dire qu'elle va devoir lui avouer ça !"

Le manuscrit, achevé en juin 2020, sera bientôt adressé à des maisons d'édition : patience !

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