De misérables petits tas de secrets

De misérables petits tas de secrets

Présentation : ranger ce roman dans la catégorie de la Science-Fiction, c'est déjà dire plus qu'il n'en faut !

Bon début de lecture !

 

De misérables petits tas de secrets

 


 

Pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache :

un misérable petit tas de secrets.”

André Malraux, Les Noyers de l'Altenburg

Vestigia in deserto

"Sans accident tu ne passeras pas la vie."

Proverbe russe


 


 


 


 

1


 


 


 

L’éveil


 


 


 

Cryocapsule. Elle s'est arrêtée de respirer. Renaître, encore ? Avec l’illusion de recommencer tout et mieux ? Non, ras-le-bol. Mais il y a cette étrange odeur de sable brûlé qui obstrue ses narines. Cette angoisse affreuse qui l'envahit peu à peu, ce sentiment que la prochaine inspiration remplira à jamais son cerveau, son corps tout entier de cet enfumage, séchera ses muqueuses, aspirera son eau, sa lymphe, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Elle tente malgré tout, malgré elle, une dernière aspiration, trop acculée par le désespoir pour jouer de méfiance, et c'est ainsi qu'Enrica Lahanne est la première à reprendre connaissance. Comme à chaque fois.


 

Interface alpha. Une bande de sable s'étale dans sa direction, arrive à son contact : insipide, d'abord, d'une âcreté prononcée, ensuite, lorsqu'elle s'empare de sa bouche, dépose sur la langue, contre le pharynx l'astringence acerbe de poussières salées, dernier surplus d'un désert que son gosier ne parvient pas à ingurgiter. Prise d'une quinte de toux aussi subite qu'éreintante, Marie-Paule Lithic se réveille à son tour.


 

Interface delta. Dans une chaude caresse, une créature brûlante plaque sa peau dorée par le soleil contre la sienne : elle l'enlace sans se lasser, l'embrasse sans l'embraser, l'enveloppe telle une seconde chair. Et, comme un terreau piqué de mille trous par le laboureur au moment des semailles, son épiderme dilate ses propres pores pour recueillir la semence poussiéreuse. Un picotement s'installe et s'intensifie, jusqu'à devenir insoutenable et arracher Arthur Imboldt à sa somnolence.


 

Interface epsilon. Il est là, tout proche, elle sent Sa présence. Ainsi, Il a exaucé ses prières et Il la reçoit en Son sein. Toutefois, Ses anges doivent encore extraire l'âme de son corps, en tirant dessus, avec une lenteur régulière, et chacune de ces poussières d'éternité la rend plus légère, l'absout une bonne fois pour toutes de ce corps de mort, ensablé dans le péché. De fait, Marydo McDallah constate, en se réveillant, que le sable, qui l'avait recouverte jusqu'à la taille au moment de l'accident, n'atteint plus que le haut des mollets et continue à descendre, comme s'il fondait sous l'effet de la chaleur qu'elle se met à ressentir.


 

Interface lambda. Le roulement étouffé d'un glissement de terrain, d'un éboulement, d'une avalanche, puis le silence de l'enfouissement. Quiétude soudaine, paix du tombeau qui déchire ses tympans et le tire d'un coup de cet engourdissement devenu trop bruyant : ce qu'il a pris pour un éboulis n'est peut-être qu'un tas de grains de sable, mais il occupe tout l'espace, les myriades de particules qui le composent sont en train de le recouvrir de la tête aux pieds et commencent à s'infiltrer dans ses oreilles. Chris Hippeau pousse un hurlement.


 

Interface omicron. Fasciné par le panorama, il contemple la mer de sable qui s'étend de tous côtés et s'évanouit en lointains où même l'horizon s'efface. La platitude environnante, vainement égayée par le timide mamelon de dunes incertaines, ressemble à un amas de jeunes filles étendues qui laisseraient entrevoir leurs formes naissantes. Mais cette beauté singulière s'efface derrière sa reproduction à l'infini. Comme il ferme les paupières pour se reposer de ces nuances infinies de beige qui confinent au doré sans jamais y parvenir, c'est une vague bleu violet, aux couleurs de la suffocation, qui le submerge violemment. Au même moment, l'appel à l'aide de Chris Hippeau extirpe Tony Stecks de sa léthargie.


 

- Putain de bordel de merde ! lâche pour sa part Jacques Rippeur en ouvrant les yeux.


 

- Libérez-moi ! supplie Chris dans un dernier cri, avant d'être totalement recouvert de sable, de devenir sable lui-même.

Enrica est la première à le secourir mais, encore trop affaiblie, elle ne serait jamais parvenue à le dégager sans l'aide de Stecks qui arrive à point nommé : sa tête enfin exhumée du tas de sable, Chris commence par vomir tout le désert qui s'était emparé de lui, puis il se met à déverser une cascade d'insultes, histoire de reprendre pied avec la réalité.

- Excusez-moi ! il fait alors, regrettant ses jurons.

Ses deux sauveteurs le regardent un moment, l'air absent, puis, instinctivement, ils en viennent à s'observer : la poussière et le sang n'empêchent pas d'identifier l'uniforme de l'un et l'autre, qui se réduit pour elle au petit minimum d'un brassard de police, tandis que lui revêt une combi de l'armée de l'air, agrémentée d’une écharpe jaune.

- De l'eau ? Il y a de l'eau quelque part ? elle demande, la voix rauque, se surprenant à songer plus à elle-même qu'au pauvre type qu'on vient de sauver de l'ensablement.

Elle a vu juste en s'adressant à l'aviateur : il a tôt fait de trouver une bouteille, d’eau tiède, certes, mais de l'eau tout de même. Il la lui tend avec un sourire séducteur, mais elle n'en a que faire, de la drague, dans le moment qu'on vit ; quant à la bouteille, elle la refuse pour elle-même et, pour se racheter de sa pensée égoïste, la remet à l'assoiffé, qui en vide le contenu en un rien de temps et sans aucun scrupule.

- Je vais vous en chercher une autre, s'engage Stecks, en la gratifiant d'un clin d’œil, cette fois.

Elle répond par un simple merci, prononcé comme on lirait le dernier mot d'un long roman : de fait, c'est peut-être bien la dernière marque de reconnaissance que cet homme pourra attendre de l'équipage, elle se dit.

Car, selon toute évidence, il s'agit du pilote de l'avion qui vient de se crasher.

De retour du cockpit, Stecks n'a plus ni sourire ni clin d’œil à distribuer ; son air Lovelace a fait place à une mine déconfite. Cette mélancolie soudaine ne tient pas au fait que la seconde bouteille qu'il ramène est aussi tiède que la précédente, il y a pire :

- Tout ce qu'il reste de frais, il annonce à la policière en lui remettant une bouteille d'eau, c'est encore les nouvelles et elles ne sont pas bonnes !

- Les instruments de communication, c'est ça ? elle devine.

- Tout est mort ! Le tableau de bord a totalement cramé. Pas mieux, mon téléphone portable a disparu.

- Le mien aussi ! s'exclament Lahanne et Hippeau, à l'unisson.

Quatre des cinq autres passagers ont profité de cet échange pour détacher leur ceinture, quitter leur siège et rejoindre leurs compagnons d'infortune.

Infortune. Le mot adéquat pour qualifier la situation de ces rescapés, puisque se retrouver en plein désert, sans vivres ni moyens de communication, implique une mort lente ou, pour coller au contexte, une mort à petit feu... Or si l'on envisage que tout l'équipage a survécu, sans qu'on compte une seule victime, ce bilan venant contredire toutes les statistiques des crashes aériens interdit de parler de malchance.

Quittant leur position inconfortable entre deux rangées de sièges, les rescapés réduisent progressivement la distance qui les sépare, tout en se regardant de loin, en chiens de faïence : on se rapproche pour mieux prendre ses distances. Jusqu'ici, ça avait l’œil rivé sur sa petite personne, à se demander si c'était entier, blessé, choqué ; ça en restait à étancher son besoin d'air et d'eau, à se rassurer sur sa sécurité ; ça grimpait tout doucement les étages de sa pyramide des besoins. Maintenant, pour la première fois, ça lève les yeux sur l'autre. Ça commence à dresser son propre état de la situation. Ça jauge. Avec des regards emplis de défiance, face à des circonstances qui dépassent l'esprit, qui dépècent l'âme.

Devançant tout le monde, Arthur Imboldt laisse éclater le malaise général :

- Je ne vous connais pas, je n'ai jamais vu cet avion, je n'ai aucun souvenir d'un crash, je ne sais pas ce que je fais ici !

Confession sans ménagement. Reprise par les autres, qui avouent la même amnésie : nul ne se rappelle quoi que ce soit, notamment, d'un récent déplacement dans les airs. Seule Marydo McDallah se souvient avoir prié lors d'un atterrissage, mais elle doute qu'il s'agisse du présent vol :

- Vous savez, je suis pasteure, elle prévient, comme on avertit qu'on est contagieux. Je prie toujours tellement dans ces cas-là ! Elle ajoute, tout en obligeant ses doigts tremblants à tresser ses longs cheveux blancs.

- C'est bien joli, tout ça, mais ça ne nous avance pas des masses, maugrée Chris Hippeau.

- Mais vous, vous êtes aviateur, non ? demande Marie-Paule Lithic à Tony Stecks, dont elle a reconnu, sur la chemise anthracite, la barrette rose qu'arborent les pilotes d'Air France.

- C'est vrai, je conduis des avions privés, comme celui-ci, mais je... Il hésite quelques secondes, en profite pour faire s'envoler des grains de sable dissimulés dans les plis de ses manches et dans son écharpe jaune en laine d'agneau. J'étais en plein congé avant de me réveiller là, il reprend. Je me baladais en montagne avec ma femme et mes deux fils.

Sa réponse provoque un retentissement formidable dans l'esprit des autres rescapés à qui revient, d'un coup, comme libérée par cette révélation, la réminiscence de leur dernière journée : Marie-Paule Lithic s'était endormie pendant une énième séance du Sénat ; Enrica Lahanne, aux côtés de son équipier, auditionnait trois jeunes et une adulte pour une histoire de vol à la tire ; Arthur Imboldt, qui avait passé la matinée dans son épicerie et l'après-midi en séance de dédicaces, venait d'écrire une fois de trop quelques mots d'une intimité folle à l'attention d'une personne dont il ne savait rien ; Chris Hippeau était allé pointer au chômage et se mettait justement en quête d'un rien à bouffer ; Marydo McDallah préparait son sermon sur le thème de la guérison, avant de rendre visite à ses malades. Quant à Jacques Rippeur, quand on lui pose la question, il commence par cracher au sol, puis il lève vers eux un regard de mépris :

- Continuez à vous gargariser de vos petits souvenirs recomposés. Faites avec ce qui reste dans vos misérables cerveaux ! Mais qu'on me foute la paix !

Que veut-il dire par là, ce butor ? tous se demandent. Est-il encore sous l'effet du crash ? ou du crack ? Pour le moment, on se focalise sur un autre choc, celui qu'a causé la découverte de cette amnésie collective.

À la stupéfaction s'ajoute l'inquiétude, quand Hippeau demande aux autres s'ils retrouvent leur téléphone portable : aucun d'eux ne peut mettre la main ni sur son mobile ni sur son ordinateur ni sur quelque affaire personnelle que ce soit, d'ailleurs. On s'agite en tous sens dans la cabine, on se bouscule en pensant avoir repéré un téléphone portable sous un siège, un ordinateur dans le filet d'un dossier : des gamins cherchant leur goûter à la sonnerie de la récré... Docilement, désolément, ils s'en reviennent bredouilles auprès de l'aviateur.

- On ne peut pas communiquer avec les moyens du bord ? s'enquiert Chris Hippeau.

Stecks doit répéter que les outils de transmission ne fonctionnent pas non plus.

- En résumé, conclut Marydo McDallah, on n'a plus aucun moyen de communiquer avec l'extérieur.

- Et la prière, vous oubliez, ma sœur ? l'apostrophe Rippeur en ricanant.

- Je ne suis pas catholique ! s'offusque la pasteure.

- Moi non plus !

- Je croyais que vous vouliez qu'on vous laisse tranquille, lui rappelle la policière. Dites-vous bien que ce genre d'exigences, ça va dans les deux sens !

- Mais qui m'a volé mon portable ? s'inquiète la politicienne. C'est vous ? elle fait à l'attention de Rippeur.

C'est parce qu'il s'en est pris à une ministre du culte, ou bien parce qu'il a la provocation facile, ou encore à cause de ses piercings aux lèvres et aux oreilles, elle en a bien compté sept, que Marie-Paule Lithic l'assimilerait sans autres à un voleur.

- Vous ne vous rendez pas compte de la liste de personnages influents qui peuplent mon répertoire ! elle reprend, passant de l'inquiétude à l'angoisse. Pour tout le monde ici, il vaudrait mieux que mon portable ne soit pas tombé entre des mains mal intentionnées !

Jacques Rippeur se contente de ricaner une nouvelle fois, l’une des réactions qu'il fallait pour conforter la femme politique dans son jugement.

- C'est un canular, ou quoi ? s'impatiente Imboldt à son tour. Où sont passés nos téléphones ? Et toutes nos affaires ? D'ailleurs, je serais bien incapable de lister ce que j'avais emporté : je ne me souviens de rien. Si c'est une plaisanterie, elle a assez duré !

Mais aucun mauvais farceur ne vient se dénoncer.

- Il faut à tout prix sortir d'ici, implore Marydo McDallah. J'ai trop peur ! Regardez, l'avion est à moitié enfoncé dans le sable.

Elle désigne sur sa gauche la série de hublots aveugles. Stecks l'apaise en lui promettant qu'on n'est pas en train de s'enfoncer, qu'on va bientôt quitter l'appareil, de toute façon.

- À coup sûr, on a été drogués, il ajoute, sans transition.

- Permettez-moi d'en douter, le contredit Enrica Lahanne. Si tel était le cas, on ressentirait des effets secondaires. Or aucun de vous ne se sent nauséeux, assoupi ou spécialement nerveux, n'est-ce pas ?

Malgré leurs yeux fébriles et l'agitation qui secoue leurs membres, les rescapés lui donnent raison.

- Quoi qu'il en soit, reprend l'inspectrice en visant l'étendue désertique par un hublot encore non ensablé, nous voilà totalement coupés du monde extérieur !

- Mais qui a bien pu... ?

Chris Hippeau n'a pas le loisir d'en dire davantage : une déflagration secoue la carlingue et, poussés par un instinct grégaire, les survivants se plaquent contre le sol. Puis le feu, venant du cockpit, se propage en direction du couloir. Le sauve-qui-peut de Stecks décide tout le monde à se ruer vers la porte de sortie arrière qui est débloquée, les verrous ayant dû être désactivés suite à la panne électrique.

- On sort de l'appareil sans paniquer ! clame l'aviateur, alors que la policière presse les autres de sortir. L'avion ne va pas exploser, puisqu'il n'y a plus de kérosène.

- Vous voulez dire que l'atterrissage d'urgence a pour cause une panne d'essence ? l'interroge Enrica.

- Plutôt une panne de quintessence, lui répond Rippeur, à la place de Stecks.

La policière dévisage cet olibrius, tout en entendant se répercuter en écho ce mot de « quintessence », issu d'un registre qui s'accommode mal de ses airs de mauvais garçon aux jeans dépenaillés.

- Vous, je ne vous ai rien demandé, elle se contente de lui rétorquer.

Tous quittent l'appareil et certains observent avec l'avion la plus grande distance possible, tels Hippeau et McDallah, qui courent sur plusieurs dizaines de mètres, comme s'ils s'attendaient à une explosion nucléaire. Ce n'en est pas une quand l'avion explose, mais la déflagration est tout de même appréciable, projetant à terre Stecks et Lahanne qui ne s'étaient éloignés que d'une dizaine de mètres.

- Vous n'avez rien ? s'enquiert l'aviateur tout en se relevant.

- Plus d'essence, vous disiez ? elle le raille, entre deux crachats de sable.

- Non, j'en suis sûr. L'avion a explosé pour une autre raison.

Il lui propose un mouchoir, puis son bras.

- Quoi ? Vous pensez à quoi ? elle demande, en acceptant le mouchoir, mais pas le bras.

- Sûrement à la même chose que vous, il répond dans un sourire et il rajuste son écharpe jaune.

Elle crache encore un peu de désert et entreprend de dévisager le Casanova : c'est à l'uniforme qu'elle avait attribué le charme qu'il dégageait, mais recouvert de désert, son bel habit ne ressemble plus à rien ; pourtant Stecks, gaillard musclé aux yeux bleus, aux traits affirmés mais réguliers, au menton volontaire et au cou bronzé, conserve tout son pouvoir de séduction. Et cette écharpe lui confine un air de poète aventurier, d'aviateur au long cours... Stop ! Va pour le sable dans sa bouche, mais de la poudre aux yeux, basta ! Comme elle se sent néanmoins piquer un fard, elle s'empresse de répliquer :

- Vous savez très bien de quoi je parle : de ce foutu zinc.

- L'explosion, je ne peux rien en dire, il répond, mal à l'aise. Puis, levant le front vers le ciel immaculé : Pour le reste... Nous en reparlerons plus tard, si vous voulez.

Pendant un moment, on regarde la carcasse brûler, comme on contemplerait un feu de la Saint-Jean, mais il n'y aura pas de danse, on n'enjambera pas les braises et personne ne ramènera de tison à la maison. La maison. Elle semble bien lointaine, désormais.

- Où sommes-nous, bon sang ? lâche Imboldt au petit groupe rassemblé à l'intérieur d'un cercle, non loin du foyer, à une dizaine de mètres de Rippeur, qui tient décidément à garder ses distances.

Mais personne ne se hasarde à lui répondre.

Les dunes se ressemblant comme des clones, il faudra attendre l'obscurité, en couvant l'espoir qu'un ciel étoilé fournira quelque indice sur son emplacement.

On attend aussi de la nuit qu'elle soit bien noire, afin que l'embrasement de l'avion se voie de loin. On s'emploie donc, jusqu'au soir, à alimenter le feu. Les plus résistants continuent à tourner autour du gigantesque brasier pendant une partie de la nuit : finalement, ils l'auront, leur danse de la Saint-Jean, et Enrica Lahanne croise le fer avec Rippeur qui, depuis le début, reste assis à se moquer :

- C'est quoi, ton problème, à la fin ? réagit le grand balèze. Si je veux rien foutre, me laisser crever ou vous regarder jouer aux petits automates, c'est bien mon droit !

- Sauf que de votre attitude dépendent aussi nos misérables vies !

- Misérables, tu l'as dit, ma p'tite Cosette. Même si t'avais pas ton brassard à la con, rien qu'à t'entendre raisonner, je saurais reconnaître la parodie de flicarde.

- Et moi, rien qu'à votre regard, je déduis sans peine que vous êtes un authentique dégénéré en cavale.

- C'est toi, la cavale ! il riposte grossièrement, ce qui lui vaut de voir d'assez près le canon d'un semi-automatique : Enrica n'a pu s'empêcher de dégainer.

- Putain, la vache ! Tu camouflais bien ton calibre ! reconnt Rippeur, plus étonné qu'apeuré.

- À toi de cacher ton petit pistolet, à présent ! Tu te fais discret et tu contribues à l'effort de groupe.

- Sinon, quoi ? Tu m'arrêtes et tu me fous en taule ? il la provoque, tout en se redressant, histoire de lui montrer qu'il la dépasse d'une tête et aussi qu'il est de belle carrure.

- J'ai ma prison de poche, t’en fais pas ! elle réplique, refusant de se laisser impressionner. Et, de la main gauche, elle produit une paire de menottes.

Le gros dur crie qu'il est terrorisé puis, éclatant de rire, part en direction de l'avion : il marche jusqu'au brasier et aide Imboldt à y jeter un siège qui n'avait cramé qu'en partie. Enrica Lahanne le regarde faire, songeuse, la main droite crispée sur la crosse du pistolet qu'elle a rengainé. Elle sent ses doigts se resserrer instinctivement sur l'arme quand elle perçoit un mouvement derrière elle, mais ce n'est que Marie-Paule Lithic qui l'aborde dans son dos :

- Alors, comme cela, vous êtes de la police, Madame... ?

- Enrica, oui. Madame... ?

- Marie-Paule, elle répond dans un sourire. Vous croyez que c'est lui qui a fait le coup ? elle demande en désignant Rippeur.

- Quel coup ?

- Eh bien, l'explosion de l'avion, le crash, je ne sais pas trop, moi !

- Ce gros loubard ? Non. Je pense qu'on est victimes d'une sorte de coup monté.

- Un complot, vous voulez dire ?

- Appelez ça comme vous voudrez, mais une telle mise en scène, où l'on parvient à nous plonger dans un état d'amnésie, à nous rassembler en plein désert et à sacrifier un jet d'affaires, c'est une opération qui me dépasse. Mais, Marie-Paule, désolée de le dire, je crois qu'il vaut mieux s'arrêter là.

- Pourquoi ? Vous n'avez pas confiance en moi ?

- Eh bien, je crois que chacun va devoir composer avec son sentiment de méfiance.

Les survivants ressentent vite le froid nocturne : ils n'auront bénéficié de la chaleur du brasier qu'une partie de la nuit car ce feu terrestre, vaincu par la fraîcheur tombant des étoiles, a fini par s'éteindre. L'espoir lui aussi connaît le sort des lueurs désormais vacillantes et le petit matin trouve les rescapés dans un piètre état d'esprit : on a froid, malgré les couvertures que le pilote est parvenu à récupérer dans la carlingue avant qu'elle ne s'embrase totalement, et la faim commence à se faire sentir. Pas la soif, heureusement, car Tony Stecks, toujours lui, a eu la présence d'esprit de récupérer un container d'eau dans la minute qui avait précédé l'explosion.

- Que faire, à présent ? s'inquiète encore Imboldt.

- Espérer, répond l'aviateur. Prier pour que ce zinc ait été géolocalisé et qu'on vienne faire des recherches dans la zone. La fumée qui s'échappe de l'engin le rend encore assez visible et les bouts de métal qui n'ont pas été trop noircis par les flammes scintilleront au soleil. Tiens, ajoute-t-il en se relevant et en faisant à son écharpe un tour de plus autour de son cou, il faut d'ailleurs alimenter les fumerolles.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Vous réagissez comme si l'on avait subi un crash !

- Et quoi d'autre, sinon ?

- Un avion de ce type qui vient s'écraser en plein désert ? Sans faire de victime ? Sans même un blessé à bord ? Un crash où l'on se retrouve dépouillé de nos outils de communication et de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ordinateur ? Où l'on a perdu la mémoire, au point qu'aucun ici ne se souvient avoir pris l'avion récemment ? Un crash somme toute où l'on perd tout ce qu'on possède, sauf la vie ? Ça vous semble un contexte normal, à vous, le pilote ?

Une nouvelle fois, Arthur Imboldt semble exprimer tout haut les doutes et les craintes du reste du groupe.

- C'est vrai, bon sang ! enchérit Marie-Paule. Vous êtes aviateur, non ? Plus que n'importe lequel d'entre nous, vous devriez trouver cette situation insolite !

- A moins que vous ne nous disiez pas tout, ajoute Chris Hippeau.

Le ton monte, les regards se font suspicieux, on arrive aux menaces, quand Enrica s'interpose, parvient à faire le vide autour de Stecks, puis elle le rejoint et s'adresse au reste du groupe :

- Vous avez déjà joué aux Loups-Garous ?

Cette référence impromptue au fameux jeu de cartes a de quoi interloquer les rescapés et gagner toute leur attention. La policière se fait fort de la conserver, en exploitant la comparaison entre leur situation et le jeu de société :

- Un groupe d'honnêtes habitants – les citoyens, les villageois, appelez-les comme vous voulez – doit trouver et supprimer celles et ceux d'entre eux – les loups-garous qui, à la faveur de nuit, viennent les tuer dans leur sommeil. Chacun se méfie de l'autre, puisque tout villageois peut dissimuler un loup-garou. Bon, je vous l'accorde, il y a un distinguo de poids : dans notre cas, on n'est pas sûrs que notre groupe renferme des loups-garous.

Cette dernière phrase, elle n'a pu s'empêcher de l'accompagner d'un regard en direction de Jacques Rippeur qui, assis à quelques mètres de là, se met pour le coup à hurler à la mort.

- Très amusant, Rippeur ! elle commente.

- Rassurez-nous, fliquette ! il répartit. Il reste bien une ou deux balles en argent dans votre charmant parabellum ?

- C'est un SIG-Sauer, imbécile !

- Merci de la précision ! Je saurai mieux comment éviter les balles, désormais.

- Vous n'avez pas parlé de la voyante ni de la sorcière, les interrompt Arthur Imboldt.

- Vous pourriez décoder ? s'impatiente Marydo McDallah, qui ne connaît rien à ce jeu, ni à aucun jeu de société, d'ailleurs, comme si sa religion frappait d'anathème tous les divertissements.

On lui explique. Elle éprouve bientôt une certaine sympathie pour ces quelques villageois dotés de pouvoirs quasi-divins, particulièrement pour la Voyante qui, à chaque tour, peut apprendre la véritable identité de l'un des joueurs.

- C'est bien gentil, tout ça, intervient Chris Hippeau, mais ça ne nous avance pas beaucoup ! Vous ne croyez pas qu'on devrait passer à l'action, plutôt que d'attendre de mourir de soif sous un déluge d'hypothèses ?

- Désolée de n'avoir que des hypothèses à vous servir, se défend Enrica, mais j'estime qu'avant d'agir, il vaut mieux se demander si tout ce que nous pouvons entreprendre ne risque pas d'être ruiné par d'éventuels loups-garous !

- Alors, que faire ? s'impatiente Marie-Paule. S'en remettre au Ciel ?

- Au hasard, plutôt, réplique Tony Stecks, qui a décidé de faire fi de la défiance dont il est l’objet. Je propose de tirer au sort deux équipes de trois personnes : l'une pour rester ici, au cas où l'on serait repérés par le monde extérieur, l'autre pour partir en expédition.

- Donc vous l'excluriez ? s'enquiert Marydo, en désignant Rippeur qui, ne perdant aucune occasion de montrer son talent de comédien, feint de pleurer à chaudes larmes.

- Il s'exclut lui-même, répond Enrica Lahanne. Il n'a pas besoin de nous pour ça !

- Je regrette, mais en tant que chrétienne, je ne peux pas accepter de juger l'autre. Cela n'appartient qu'à Dieu.

- Alors, Madame la pasteure, intervient Chris Hippeau, sauf votre respect, laissez-nous jouer à Dieu !

- Abats ta carte, mon beau villageois hypocrite, le provoque Rippeur, et qu'on en parle tous ensemble, de prendre la place de Dieu !

- Gardez pour vous vos insinuations gratuites !

- Gratuites, ouais. Parce que, moi, au moins, je fais pas payer cher la merde que je sème...

Hippeau va répliquer, mais la policière met fin à ce combat de coqs avant même la première plume : on a déjà perdu suffisamment de temps comme ça, il s'agit à présent d'employer son énergie et sa salive de manière constructive et rationnelle.

Une demi-heure après le tirage au sort, le trio d'expédition, formé d'Enrica, de Tony Stecks et d'Arthur Imboldt, s'apprête à prendre la direction d'une dune plus haute que les autres et du sommet de laquelle on espère avoir une vue panoramique sur les alentours. Les autres attendront auprès de la carcasse encore fumante, en épiant tout signe venant de l'extérieur. Ils patienteront à l'ombre d'une aile de l'avion, pendant ce jour-là et encore le lendemain, les éclaireurs n'embarquant de l'eau que pour un temps déterminé.

- De toute façon, annonce l'aviateur, si nous ne sommes pas de retour demain avant la nuit, vous n'aurez que vos yeux pour pleurer.

- Qu'est-ce qu'on aura d'autre à faire, reconnaît Hippeau, sinon peut-être partir dans la direction opposée, là où l'on voit d'autres hauteurs, mais plus lointaines ?

- A combien de kilomètres évaluez-vous la distance qui nous sépare de notre objectif ? demande Marydo.

- Deux, peut-être trois, estime Stecks. Sans compter la grimpette qui nous attend ensuite.

- Tout au moins, il vous restera l'eau qu'on vous laisse, positive Imboldt.

- C'est ce qu'on appelle voir la gourde à moitié pleine, parvient à plaisanter Marydo McDallah, avant d’ajouter, sur son ton sérieux ordinaire, presque solennel, qu'elle priera pour eux trois.

- Ça ne peut pas nous faire de mal, admet Stecks. Au point où l'on en est, je pourrais même prier le diable.

- Vous ne pensez pas vraiment ce que vous dites, s'effraie la pasteure.

- Et vous ?

- Quoi, moi ?

- Vous pensez toujours ce que vous dites ?

- Comment, cela ?

- Mon père me parlait d'un prêtre accoutumé à finir ses sermons en disant : "Faites comme je dis, pas comme je fais !"

- Bon, on y va, là ? lance Enrica, qui trépigne depuis un moment.

- Adieu, Madame la pasteure, ou plutôt : à Dieu ! lâche le pilote, comme on tire la dernière cartouche.

Marydo McDallah ne répond pas ; aux côtés de Marie-Paule et Chris Hippeau, elle regarde le trio s'éloigner en direction de la dune et on se fait, de temps à autre, des signes de la main, puis du bras. Un peu à l'écart, Jacques Rippeur aiguise ce qui devait être un élément d'accoudoir en bois, à l'aide d'un couteau qu'il a trouvé allez savoir comment.

fin du chapitre

 

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