Bibliobus

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La naissance de la Surnommeuse...

Extrait tiré de La Surnommeuse, éd. Mon Village, 2017, chap 1

 

"- Le bibliobus ferme dans quelques minutes, Antigona !

Surprise entre deux lignes du tout dernier roman de Daniel Pennac, Cabot-Caboche1, la fillette sursauta :

- Déjà ? Mais j'ai pas fini le livre que je dois vous rendre !

- Ne t'en soucie pas, la rassura le préposé, qui fonctionnait à la fois comme chauffeur de bus et comme bibliothécaire. Tu pourras le prolonger.

- Je l'ai fait une fois déjà ! déplora Antigona, qui abandonna sa position assise et traversa le bus déserté pour rejoindre le bureau. Elle serait comme d'habitude la dernière à partir.

- Je ferai une exception pour ma meilleure lectrice, lui sourit-il. Sinon, qui m'aidera à ranger les livres éparpillés par ces sales gamins pendant tout l'après-midi ?

- Ce sont de sales gamins, vous trouvez ?

- Non, je disais ça au second degré.

- C'est lequel d'entre eux que vous appelez "le second degré" ?

Il partit dans un grand éclat de rire. La petite fille savait que, dans ce cas, il ne lui répondrait pas. Elle n'insista pas.

- Je peux emprunter un autre livre ? supplia-t-elle, en lui présentant un vieil album traitant des pompiers.

- Celui-là ? Mais tu l'as déjà emprunté plusieurs fois !

- Oui, mais je l'adore ! Je pourrai l'acheter après combien d'emprunts ?

Nouvel éclat de rire.

- Cette fois, il faut me répondre ! serra-t-elle les poings.

- On n'est pas à Payot, ici ! Mais tu pourras le prolonger autant que tu le voudras, celui-là aussi !

- Oh, comme vous êtes gentil !

- A condition de m'aider à tout ranger, n'oublie pas !

La fillette accepta ce contrat contenant des clauses dont elle n'était pas dupe.

Le bibliothécaire tamponna soigneusement la grille d'emprunt des deux livres puis les tendit à Antigona, qui les rangea dans son sac à dos.

- Je peux vous poser une question ?

- Vas-y.

- Qu'est-ce que vous faites pendant tout l'après-midi derrière votre guichet ?

- Eh bien, parfois, je range des livres et d'autres fois, j'en prépare pour le prêt.

- C'est tout ?

- Non. Mais le reste, c'est un secret.

- Ah, lâcha-t-elle, avec dépit. Bon, eh bien, à mardi dans deux semaines !

- Attends ! Je n'ai pas dit que c'était un secret pour toi.

La fillette revint sur ses pas.

- Simplement, ne le répète pas, hein ?

-Ben non, puisque c'est un secret.

- Alors, voilà, j'écris.

- Vous écrivez ?

- Des livres.

- Parce qu'y en a pas assez ici, vous trouvez ?

- Non, sourit-il, pour ne pas rire à nouveau. C'est parce qu'on m'en donne à écrire.

- Qui donc ?

- Des écrivains.

- Je ne comprends pas.

- Eh bien, je prête ma plume, enfin, je veux dire, je propose... Il avait de la peine à vulgariser à ce point son activité.

- Je comprends ce que veut dire « prêter sa plume », le rassura Antigona. Vous voulez dire que vous écrivez à la place d'un écrivain ? Quand il a trop mal ?

- Trop mal ?

- Oui, au poignet, à force d'écrire.

Encore un éclat de rire.

- Non, il s'agit de personnes – pas forcément des écrivains, d'ailleurs –, qui ont besoin de moi pour corriger ou écrire un article, un chapitre de livre, ou même tout un ouvrage. Je suis ce qu'on appelle un "nègre".

- Un nègre ? Mais vous n'êtes pas noir !

- C'est un terme, un peu raciste, je le reconnais, qui sert à appeler un écrivain de l'ombre ; les Américains parlent de ghost writer.

- "Grosse artère" ? se méprit la petite.

- Laisse tomber, lâcha-t-il, dans un éclat de rire supplémentaire. Disons que cette activité est un peu clandestine.

- "Clandestine" ? répéta-t-elle. Mon père et moi aussi, on est des clandestins, en tout cas, c'est ce que la maîtresse m'a dit.

- Mais vous avez un permis C, non ? Ton papa me l'a montré, quand il t'a inscrite au bibliobus. Ta maîtresse raconte n'importe quoi !

- Ah, ça fait rien ! nota-t-elle en haussant les épaules. J'aime bien être un peu clandestin, comme vous.

- Attends, tu me fais penser à …  Il garda la bouche bée, comme touché par une révélation, puis il se mit à citer : "D'Holbach travailla clandestinement, se moquant de la gloire...". Ah, flûte, j'ai oublié ! J'étais dedans encore ce matin, pourtant... Où est-ce que ce bouquin se trouve ?

Il se tournait en tous sens, cherchant l'ouvrage de Guéhenno qu'il était en train de lire. Finalement, il le trouva dans la poche de son pardessus et, impatiemment, se mit à le feuilleter, sous le regard étonné de la jeune fille :

- Eurêka ! triompha-t-il soudain. C'était à la page quarante-trois. Et il se mit à lire, sans demander son avis à Antigona : "Toute sa vie, il..."  – d'Holbach, un philosophe, précisa-t-il – "...travailla secrètement, clandestinement, se moquant de la gloire, multipliant les publications anonymes, par le seul souci de la vérité et du bien public". Je m'arrête là, se résigna-t-il, en refermant le livre.

Roman et vérité2, lut Antigona. C'est le titre ?

- Oui. Beau titre, n'est-ce pas ?

- J'aime bien. Alors, je pourrais vous surnommer Monsieur Négrivain ? suggéra-t-elle, en détachant bien chaque syllabe. Ou, mieux, mon Négrivain clandestin ? Comme ça, si je le dis vite, on entend "écrivain".

Cette fois, le bibliothécaire ne s'esclaffa pas. Il porta au contraire sur Antigona un regard mélancolique, en sorte qu'elle eut l'impression bizarre de l'avoir statufié, non pas tant de l'avoir cloué sur place, mais plutôt de l'avoir arrimé, malgré elle, comme une cargaison qui ne choisit pas la destination de son voyage. Comme un esclave dans un négrier.

- J'aime beaucoup ton mot-valise, ma petite Antigona, la rassura-t-il, comme elle croyait l'avoir blessé. Appelle-moi ainsi, désormais. Mais seulement quand on est seuls !

Il dut aussi lui expliquer ce que voulait dire « mot-valise » et la jeune immigrée trouva sa création encore plus charmante.

- J'aime bien savoir qu'on peut plaire et briller comme du neuf, tout en portant des valises : c'est le cas pour Négrivain, ça pourrait fonctionner aussi pour mon père et moi.

- Tu peux poser tes valises, maintenant, Antigona.

- Il faut dire ça à mon père, il a tout le temps l'air d'être sur le départ. Bon, d''accodac pour respecter votre secret, lâcha-t-elle, en le remerciant de l'avoir partagé avec elle, puis elle se dirigea vers la porte de sortie, au milieu du bus. Mais, une seconde fois, elle revint sur ses pas.

- Moi aussi, j'ai un petit secret, fit-elle, sur le ton le plus énigmatique possible.

- Ah ? Je peux savoir ?

- Oui. Je veux devenir pompière.

- Pompier, tu veux dire ?

- Parce que pompière, ça n'existe pas ?

- Non, je ne crois pas. Mais des femmes pompiers, il doit y en avoir.

- Autrement, je serai la première ! lâcha Antigona.

Sur ces paroles pleines de défi, elle prit le chemin de la sortie ; avant de disparaître, elle se retourna une dernière fois vers le bibliothécaire resté derrière son bureau et le salua, tout simplement :

- Au revoir, Monsieur ! Elle se ravisa aussitôt : Mon Négrivain clandestin !

C'était la première fois qu'elle surnommait quelqu'un. Quelqu'un, qui plus est, dont elle ne connaissait pas le nom."

1Paru en 1982 aux éditions Nathan.

2Jean Guéhenno, Roman et Vérité, Grasset, 1950.


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