Antigona Krestaj, une commissaire lausannoise issue de l'immigration

Antigona Krestaj aurait-elle pu être la première Suissesse à diriger une bigade criminelle, si elle n'avait pas été issue de l'immigration ?

Petit florilège d'extraits tirés de "La Surnommeuse" (Editions Mon Village, octobre 2017), ode au pluralisme à la romande.

Chapitre 1 :

"L'obscurité de cette nuit sans lune ne parvenait pas à dissimuler le manque de charme de l'immeuble, bâtisse quadrangulaire de trois étages et à la façade d'un brun terne que des volets verts égayaient avec peine ; flanquée sur sa gauche du garage du quartier, la maison de rapport bordait tout un côté de la rue adjacente, qui avait la forme d'un fer à cheval.

Eusebio maugréa en entamant l'ascension des étages par l'escalier car il n'y avait pas d'ascenseur ; en montant les degrés, Antigona Krestaj, quant à elle, se revoyait une trentaine d'années auparavant, quand elle empruntait quotidiennement les soixante-huit marches qui l'emmenaient du petit deux-pièces familial au rez-de-chaussée, puis inversement, mais, cette fois, chargée le plus souvent de sacs de commissions.

Sa maman était morte au Kosovo, victime de la répression serbe, alors qu'elle manifestait avec des milliers d'autres Albanais dans l'espoir que la province devienne une République. Anéanti, le papa avait cessé de vivre, n'acceptant de survivre que pour sa fille : et comme il voulait que, dans tout ce pire, elle ait le meilleur, il se refusa à vivoter, sans liberté ni horizon, aux dépens des familles alliées et tenta leur chance à l'étranger.

Antigona se disait que ce devait être cela, l'énergie du désespoir.

- Putain ! jura Eusebio en ahanant. Comme si ça montait pas assez déjà à Lausanne, il leur faut des immeubles sans ascenseur !

Elle sourit intérieurement puis revint à sa jeunesse : c'est que chacune des soixante-huit marches éreintantes de son enfance, elle avait dû les mériter !

Il y avait eu d'abord l'étape autrichienne : demeurer au Burgenland s'était vite transformé en doux rêve car, quelques mois après leur arrivée, il avait fallu refaire les valises ; Antigona avait beaucoup pleuré, elle qui commençait à baragouiner l'allemand et à échanger ses premières cartes Panini avec les camarades d'école.

Son papa lui avait promis qu'il serait plus facile de s'établir dans le canton de Saint-Gall, vu qu'il parlait désormais quelques mots d'allemand ; il connut, il est vrai, un accueil relativement ouvert de la part des Alémaniques et crut pouvoir faire sa place mais bien vite, dans la conversation, le hochdeutsch cédait au dialecte et tout était à refaire.

La chance finit par leur sourire, avec l'instauration par l’Office central d'aide aux réfugiés, le 20 juin 1981, d'une "Journée du réfugié", dénommée également "Journée de l’hospitalité" : Antigona et son père firent partie des migrants qui bénéficièrent d'une "aide spéciale" et, comme l’Office central développait justement ses activités en Suisse romande et venait d'ouvrir un bureau à Lausanne, ils furent amenés là.

Peut-être à cause du cadeau qu'elle reçut à son arrivée à l'office lausannois – une boîte Playmobil contenant un camion de pompiers, avec échelle pivotante et sirène –, Antigona, du haut de ses sept ans, décréta que son exil s'arrêtait là et qu'elle deviendrait pompière pour défendre la cité qui l'avait si chaleureusement accueillie ; sans s'en rendre compte, la fillette, par un transfert d'affection, substituait dans son cœur la ville de Lausanne à sa maman."

 

Début du chapitre 5 :

"Le bureau feutré baignait, comme d'habitude, dans des relents de pipe, ce qu'elle trouvait somme toute agréable, peut-être parce que l'odeur lui en rappelait une autre, échappée de son enfance : chaque fois qu'elle pénétrait à l'intérieur de cette pièce, comme en ce vendredi 19 juin, Antigona se revoyait immanquablement dans le chalet de ses grands-parents, bergers vivant dans un village des monts Šar, au sud de Prizren. Comme les autres Goranes de cette région, ils parlaient le našinski, langue intermédiaire entre le serbe et le bulgare, que la petite Antigona ne comprenait pas ; alors, ils adoptaient avec elle et ses parents un albanais basique, bien suffisant pour partager l'essentiel. Car là-haut, c'était d'essentiel qu'on vivait. Quand sa mère lui annonçait qu'on allait voir ses parents, elle disait toujours qu'on partait là-haut, en pensant au changement d'altitude. Mais juste après, elle ajoutait qu'on descendait les voir, puisqu'ils habitaient tout au sud du Kosovo, et cette antiphrase « On va descendre là-haut », traduite ainsi en français, la faisait sourire aujourd'hui encore.

- Bonjour, inspectrice en chef, asseyez-vous, je vous prie."

- Merci, Monsieur le procureur."

 

Chapitre 7 :

"Antigona passait si facilement dans l'univers des sons, des mots et de leurs jeux qu'elle perdait souvent pied avec le moment présent. N'aient été son métier et la situation actuelle, elle s'y serait livrée plus souvent, plus profondément, serait peut-être devenue poétesse... Elle avait toujours aimé se perdre dans les flots du vocabulaire : avant son odyssée vers l'Ouest, elle naviguait déjà de terme en terme, de mot serbe en vocable bulgare ; sans vraiment comprendre ni l'un ni l'autre, elle s'attachait aux sonorités, comme un marin aux étoiles, et les comparait aux résonances albanaises, faisant dans l'approximatif ; de là devait venir sa manie de créer des surnoms, de là aussi cette compétence, rare et poussée au plus haut degré, de relier toutes sortes de pensées par le point qu'elles ont en commun. Ce qui faisait de l'inspectrice Krestaj une enquêtrice redoutable."

Les commentaires sont clôturés