Numéro un

 

Arthur avait sacrifié tant de jours, veillé tant de nuits devant le damier qu'il ne voyait plus le monde en couleurs et les soixante-quatre cases avaient mis ses vingt-quatre heures en pièces : blanches étaient devenues ses nuits, noirs, ses après-midi.

Le souvenir des repas sans repos, des débats débiles, des duels à endurer face à l'échiquier, la réminiscence de ce sale espoir renouvelé à chaque ouverture, du découragement qui s'en suivait quand l'adversaire parait de manière inattendue, la résurgence de la victoire, celle de la défaite, résonnaient comme autant d'échos d'échecs contre les parois de ses regrets.

La défaite, il l'avait connue trop de fois pour rejoindre les cinquante meilleurs joueurs mondiaux qui seuls vivent de cet art. Pourtant, pendant les deux premières années de sa formation, alors qu'il remportait tournoi sur tournoi, il avait cru en ses chances, mais il concourait à un niveau local, au mieux régional. C'était de la poudre aux yeux que lui jetaient ses parents, trop heureux de voir cet enfant solitaire et ombrageux réussir dans un secteur de vie et, à ce qu'ils croyaient, s'épanouir. La désillusion avait été d'autant plus grande quand Arthur, inscrit à son premier tournoi national, n'avait remporté qu'un match sur trois. Contre-performance que lui-même s'était expliquée après-coup : il avait débuté les échecs bien trop tard, n'apprenant qu'à l'adolescence les bases de données que les futurs grands champions assimilent à l'âge de sept ou huit ans ; son cerveau était moins neuf, plus lent, la mort neuronale avait commencé déjà, la puberté aussi, qui n'arrangeait rien, surtout pas la concentration. Jamais il ne deviendrait numéro un.

A quinze ans, néanmoins, il était Maître International et quand, une année plus tard, il devint Grand Maître, Arthur faisait partie des mille cinq cent meilleurs joueurs au monde. Il conserva ce niveau pendant deux ans, mais ce fut au prix d'une frustration intense car, passant son temps à jouer aux échecs, à l'aune d'un joueur professionnel, il ne gagnait pas assez d'argent pour en faire son métier. Ainsi, à sa majorité, il se retrouvait sans diplôme scolaire ni professionnel, sans projet de vie non plus. Pendant un temps, il avait enseigné au sein de son club, puis en dehors, et il lui était arrivé d'entraîner deux ou trois prodiges, qui avaient fini par le dépasser : même alors, les rentrées d'argent ne suffisaient pas pour lui assurer l'indépendance dont il rêvait. Il avait donc répondu à la petite annonce d'une épicerie de la commune voisine et, fort de son aisance en calcul, avait été embauché d'office comme commis, mais son salaire était à la hauteur de ses papiers et de son expérience...

Arthur n'en était pas moins resté dix-sept ans à ce poste, prenant du galon, lentement mais sûrement, jusqu'à remplacer le couple de patrons durant les vacances, puis pendant la retraite. Durant ses premières années en tant que commis, il avait continué à jouer aux échecs, mais la fatigue occasionnée par son boulot et par la lassitude du quotidien ne lui permettait pas de s'entraîner suffisamment et, lors d'un tournoi international, il ne remportait plus de partie qui dépassât quatre heures, puis deux. Alors, il avait retrouvé les compétitions de niveau national, où il avait fait illusion un temps, avant de connaître la même dégringolade. Quand on lui avait proposé un championnat inter-régional, il avait refusé net, effrayé par sa déchéance, et ne s'était plus inscrit à aucun tournoi. De fait, il s'était juré ne jamais plus toucher à un échiquier, ce qui équivalait pour lui à une condamnation à mort, à sa propre mort.

Bêtement, il avait choisi les médicaments et, plus bêtement encore, la nordazépam, benzodiazépine à effet trop lent pour lui permettre d'assurer son coup. Il s'était retrouvé dans un lit d'hôpital, était tombé amoureux de Jeanne, une infirmière déjà mariée dont il avait été l'amant pendant un temps. Elle avait fini par divorcer pour aller vivre avec lui mais sans vouloir entendre parler d'épousailles. Toutefois, ils avaient eu un garçon, Paul, avant qu'elle ne le quitte pour un autre homme, à qui elle avait fait d'autres enfants.

Arthur l'avait longtemps regrettée, mais à aucun moment il ne se repentait de l'avoir connue, cela pas tant pour leur fils, qu'il n'avait plus jamais revu, que pour la passion nouvelle qu'elle avait fait naître en lui, celle de l'écriture. En effet, un jour de nettoyage de printemps, Jeanne avait mis la main sur un petit recueil de poèmes tout annoté de rouge : sensible à ses vers, elle avait obtenu, à force d'insistances, qu'il y revienne. Arthur les avait tout d'abord exécrés mais, poussé par un défi ancien, un défi d'enfant, il s'était résolu à les retoucher et à les corriger au-delà de ce que son vieux prof de français exigeait de lui. Puis il irait à l'école les lui présenter et on verrait qui était le numéro un !

Ce recueil contenait bien plus que des vers d'enfant maladroits car il renfermait toute la trajectoire de son existence : depuis sa prime enfance, Arthur aimait écrire, mais uniquement de la poésie ; à la bibliothèque de l'école, il était tombé sur un ou deux florilèges et avait lu tous les poèmes qui s'y trouvaient, appris par cœur certains morceaux, copié et recopié quelques autres ; il s'était mis à écrire, d'abord sans respecter aucune règle poétique, puis il avait montré son premier recueil à son maître de français, qui le lui avait emprunté quelques jours et rendu alourdi de ce qu'il avait semblé à l'enfant des litres d'encre rouge ! Il avait écrit plus que lui ! Croyant bien faire, il avait anéanti le jeune Arthur qui, honteux, déçu, frustré, vexé, ridicule, avait dès lors évité tout ce qui pouvait ressembler à une poésie, cessé de faire le moindre effort à l'école. Ses résultats s'en étaient très vite ressentis: il était en perdition. Ses parents ne savaient plus comment lui faire retrouver un tant soit peu de motivation, alors, quand il avait accepté de rejoindre un club d'échecs, ils s'étaient dit que, après avoir touché le fond, leur Arthur commençait à remonter.

Il aurait été bien plus facile de créer de nouveaux poèmes que de reprendre ces vers enfantins, qui ne correspondaient plus à rien depuis longtemps, mais Arthur mit un point d'honneur à s'écarter le moins possible du travail de départ. Seulement, le débraillé de la composition devenait une structure recherchée, les sujets vagues, un thème filé et le vocabulaire approximatif et éclaté, un champ lexical maîtrisé ; tout ce que le joueur d'échecs détenait de tactique et de souplesse, il le donnait au poète et ce dernier s'astreignait à des contraintes dignes des plus grandes heures du Parnasse, ne concédant rien à la facilité du génie. Finalement, après trois semaines de duels face à la Muse, il s'était décerné vainqueur de ce tournoi d'un genre nouveau et, auréolé de l'assurance d'être parvenu au faîte, portant à la main l'arme de sa revanche, qu'il avait fait imprimer et brocher au fil, il s'était mis en demeure de retrouver celui qui avait osé, autrefois, se poser comme le correcteur de son art.

Il était donc retourné à l'école, sans y trouver le maître. Une secrétaire lui avait donné des coordonnées, en même temps qu'un sourire triste. Il y avait de quoi : c'était l'adresse du cimetière municipal. Décidé à aller jusqu'en enfer, s'il le fallait, Arthur avait cherché, fanatiquement, la tombe de son adversaire et, une fois face à elle, il s'était retrouvé à pleurer en lisant l'épitaphe, qui se trouvait être la dernière strophe d'un poème de Victor Hugo :

 

"Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais,

Napoléon, César, Mahomet, Périclès,

Rien qui ne tombe et ne s'efface !

Mystérieux abîme où l'esprit se confond !

A quelques pieds sous terre un silence profond,

Et tant de bruit à la surface !"

 

Il avait alors lâchement lâché son recueil sur l'humble dalle et était resté là, comme frappé par une révélation.

Arthur avait quitté les morts, plein de la vanité de la vie et assuré désormais de finir écrivain. Depuis ce jour, il n'avait eu de cesse de composer des poèmes. S'il n'avait jamais publié le fameux recueil, intitulé Enfances, il en avait rédigé cinq autres, qu'il était parvenu à faire éditer à compte d'éditeur sans connaître mieux qu'un succès d'estime. Comme auparavant avec les échecs, Arthur se retrouvait lié à une passion vivifiante, qui ne lui permettait pourtant pas même de survivre.

Il n'avait heureusement pas quitté l'épicerie et jamais travail n'avait été plus alimentaire que celui-là, à tous les sens du mot !

Et la veille, à l'issue d'une journée qu'il avait passée à boucler les comptes du mois, rempli d'exaspération à l'idée que ces calculs d'épicier l'éloignaient d'une autre clôture, celle de son dernier recueil, Arthur, malgré sa fatigue, avait repris la plume pour achever son dernier poème, celui qu'il dédierait à Jeanne :

 

"Piètre pousseur de bois face au charme vainqueur

Qui mit en jeu ma vie, qui remporta mon cœur,

Belle Dame gardée par ses pions et ses fous

Ses cavaliers, ses tours et par son roi surtout.

 

Comment te déclarer, sans me mettre en danger,

Que, loin d'un opposant, je suis ton opposé ?

Comme est le blanc au noir et l'arbre à la rivière,

Et en plein arc-en-ciel, deux tons complémentaires.

 

A quoi bon faire un roque, à quoi, doubler les tours,

Si déjà j'ai cédé, gagné par tes atours ?

Tu es inaccessible au bout de ces rangées :

Devrai-je t'adouber pour pouvoir te toucher ?

 

Placés en Fianchetto, mes fous n'ont qu'un désir :

Mater le roi tyran pour ensuite assaillir

La Dame convoitée, objet de mes combats,

Qui tend sa face alors que je fais profil bas.

 

Mes fous tombent pourtant face aux chaînes de pions

Qu'elle avance en marée pour l'ultime invasion.

Touché en un éclair par ses yeux foudroyeurs,

J'ai une case en moins sur l'échiquier du cœur."

 

 

Pascal Houmard, août 2017

 

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