Pluie mortelle

En acceptant de venir photographier les classes d'un petit collège situé à cent bornes de Metz,

Julien Philémon ne s'attendait pas à faire la rencontre la plus étrange de sa vie...

 

PLUIE MORTELLE

 

 

 

- Et mince !

- La super poisse de chez poisse !

- C'est sûr, là, c'est not' classe qui attire ça !

- Elle a un abonnement avec la mort, que j'vous disais !

- Plutôt un aller-simple, tu veux dire.

- La malédiction, les gars, elle est sur nous !

- Moi, j'appelle ça la pluie.

- Madame, on peut se mettre à l'abri ?

C'est vrai que ça commençait à tomber dru, dur même, de grosses gouttes pas pour les chochottes, de celles qui mouillent la peau et les os dessous. Une minute encore sous ce déluge et pas un élève de la troisième A n'en réchapperait : ce serait l'extermination la plus aboutie de toutes les annales du collège ; frêle comme une allumette, l'enseignante ne ferait pas long feu et périrait de langueur avant même que ne s'achève sa période de chômage technique.

- Du calme, je vous en prie ! s'époumonait-elle. Une dernière prise et on court se réfugier sous l'arche. N'est-ce pas, Monsieur le photographe ?

Ce dernier agita sa barbiche pour la rassurer, puis replaça derrière l'objectif le peu de concentration que lui avaient laissé six heures passées, sans prendre de pause, à faire prendre la pose à chaque élève de l’établissement scolaire, puis aux enseignants, aux vingt classes enfin, ce qui l'amenait, foi de mémoire numérique, au total respectable de 519 photos, réalisées sous un soleil capricieux comme un adolescent, avec la flotte en prime au moment d'effectuer la 520e, la der des der !

Elle serait ratée, d'ailleurs, les vingt gamins ne tenant plus en place : certains seraient aussi flous qu'une directive scolaire, la prof plus encore, qui ne cessait d'agiter ses bras pour réordonner ses troupes. Ce cliché chiche et cloche, le photographe ne pourrait même pas le récupérer au titre de "prise relax", une image de groupe qu'il lui arrivait de glisser dans l'enveloppe attribuée à la classe parmi les "prises Rolex", appelées ainsi parce que les élèves y apparaissaient naturels comme un staff d'entreprise aux minutes aussi précieuses que limitées.

 

Une photo de plus, de moins, de trop, une photo à l'eau, sous l'eau, sans doute celle qu'il supprimerait en premier, et pourtant il pressentait que cette prise n'était rien moins qu'anodine, qu'elle marquait même un moment décisif, mais à quoi donc ? Peut-être bien sur la vie de cette classe, à en juger par la dégradation soudaine de l'ambiance : jamais entendu des élèves râler aussi durement contre leur enseignante, laquelle sentait s'éclipser, en l'espace d'un intermède pluvieux, le pâle soleil d'autorité dont elle avait patiemment forgé les rayons pendant toute l'année solaire précédente.

À défaut d'anéantir toute l'espèce, ce déluge engloutirait le restant d'humanité de ce groupe-classe et il en faudrait, des arcs-en-ciel, pour redonner des couleurs à la troisième A et de l'espoir à ses enseignants !

L'esprit engourdi par le spectacle de ces rangs en débandade, Julien Philémon restait debout derrière son appareil sur trépied, immobile comme lui, et quand il sentit le besoin de s'abriter, il était aussi trempé qu'un papier photosensible plongé dans son révélateur. De peur de finir par ressembler à l'une de ses photos ratées, il entreprit de ranger sa petite installation : c'est alors qu'il se figea net, comme si l'hébétude de son esprit avait gagné son corps et gagné sur lui.

Tout au contraire, Julien était en pleine activité : il laissait s'élargir les pores de sa peau pour mieux recevoir cette pluie qui le mitraillait, pour accueillir cette doche froide dans la singularité de chacune de ses gouttes. En un étrange baise-main, il porta sa droite à ses lèvres et, pour la seconde fois depuis le début de la semaine – il pleuvait plus que de coutume, tellement, d'ailleurs, que ces derniers temps faisaient vraiment figure de derniers temps ! –, il perçut à nouveau l'odeur inhabituelle, acide ou salée, difficile à dire quand on privilégie le canal de la vue, comme il le faisait, presque exclusivement, d'ailleurs.

Était-ce que l'acidité de sa peau, l'âcreté de sa sueur profitaient du temps pluvieux pour ressortir, comme les limaces ou les allergiques au rhume des foins ? Restait que le ciel l'abreuvait de son eau, alors que ce qu'il lui fallait, là, tout de suite, c'était un bon petit whisky.

S'ébrouant à la manière d'un vieux setter irlandais, le photographe rajusta le col de sa vénérable chemise à carreaux et regagna son Opel Commodore, vétuste désormais, tout comme lui, et amochée à l'avant pour avoir pris un sale coup, tout comme lui. Une bagnole garée dix mètres plus loin et gardée dix mois de trop.

 

*

Épouvantable ! Pour sûr, le pire de ses ratés : le flou touchait tous les adolescents sur cette 520e ! Tous, sauf un : au centre du groupe, un gamin de taille vaguement moyenne, au sourire apparemment débordant, apparemment car noyé dans d'épais cheveux noirs qui se déversaient en torrents indiens sur les épaules et qu'endiguaient avec peine des lunettes rondes et un foulard bleu. Julien Philémon distinguait jusqu'à la tête de mort ornant son ceinturon, c’est dire si le flou l’avait épargné ! Tous les autres, élèves et enseignante, avaient perdu leurs traits distinctifs pour tomber dans l’anonymat, comme les gouttes de pluie qui perdent cette structure moléculaire faisant de chacune d'elles une entité unique, au moment où elles rejoignent les flaques communes, lesquelles à leur tour se fondent avec la terre.

Cette classe comptait donc vingt et un élèves et non vingt, comme il l'avait cru au départ. Un effet de la fatigue, sans doute... Mais en visionnant les autres photos, il fit une constatation plus étrange, qu'un coup de barre ou un verre de trop ne pouvaient expliquer : le jeune au look indien n'apparaissait sur aucune prise précédente et nulle trace de son sourire espiègle parmi les portraits individuels ! Alors, quoi ? Le petit farceur de la classe ? Qui se serait caché au milieu du groupe pour ne dévoiler qu'au tout dernier moment son déguisement de Geronimo ? Cela avait le mérite d'expliquer le franc sourire qu'il arborait sur le cliché.

Julien conserva ce dernier, le trouvant singulier. Qui sait ? Peut-être pourrait-il, un jour, faire émerger de cet effet un concept nouveau ?

 

*

 

Le photographe éprouvait un certain désarroi... Sa manière de lisser sa moustache, avant de la tremper dans son petit cognac, l'aurait laissé deviner à n'importe qui. Sauf que lui ne s'entourait pas de n'importe qui ; même, on pouvait dire que, depuis la mort de sa femme, dix mois auparavant, il ne voyait plus personne en privé. Bien peu de ses relations avaient résisté à cette mise à l'écart. Il n'est guère d'exil en amitié.

Julien restait planté face à l'écran de son ordinateur, se lissant et relissant le poil, lisant et relisant le mail que la direction du collège avait retourné en réponse au sien : "Cher Monsieur Philémon, nous vous remercions de l'attention que vous portez à notre établissement ; toutefois, permettez-nous de vous signaler que la troisième A compte bel et bien vingt élèves, ce depuis le début de l'année scolaire. Vous n'aurez donc pas à revenir dans notre école pour réaliser un portrait supplémentaire, tous les enfants ayant répondu présents – un plaisir par ailleurs trop rare sur les bancs d^école, il faut bien l'avouer !" Suivaient les formules de politesse, mais il ne lisait plus, rattrapé par le sourire de "son Geronimo".

S'agissait-il alors d'un garnement d'une autre classe, qui se serait ajouté au groupe à la der, just for fun ? Pour en avoir le cœur net, il se résigna à éplucher les quelques centaines de portraits d'élèves qu'il avait réalisées, perdant un temps fou à se représenter à quoi il pouvait ressembler sans perruque noire, lunettes rondes et foulard bleu, sans sourire : inconnu au bataillon ! Mu par une forme de prudence relevant autant de la pudeur que de la sagesse, Julien Philémon hésitait à téléphoner à la maîtresse de classe, une certaine Anne-Catherine De Carmenay, mais la curiosité finit par l'emporter. Il écarta ses doigts du clavier pour coller le téléphone à l'oreille et attendit ; elle décrocha à la quatrième sonnerie, alors même qu'il associait son nom aux initiales AC/DC, que hurlaient certains élèves dans le préau.

- Euh... Madame, euh, Acé... euh... Carmen... non... De Camernay ? en bafouilla-t-il.

- À peu près. C'est à quel sujet ?

- Julien Philémon, le photographe, vous savez ?

- Ah oui, celui d'avant-hier ! Oh, encore désolée pour le comportement de mes élèves !

- J'en ai vu d'autres, pas de souci, mentit notre bonhomme, qui n'avait jamais été témoin de tels débordements.

- J'ignore ce qui leur a pris, c'était bien la première fois ! fit-elle accroire à son tour.

- En fait, je vous appelais au sujet de "Geronimo".

- Qui donc ?

- Pardon, je veux parler de cet élève à l'allure, mettons, un peu indienne, vous savez, celui qui se cachait durant les prises.

- Oh ! lâcha-t-elle, étouffant un sanglot et laissant planer sur les ondes un silence tombal. Vous parlez de... Vous parlez de la photo de classe de l'an dernier ?

- De l'an dernier ? répéta-t-il, sans comprendre, d'autant moins que ce n'était pas à lui que l'établissement avait fait appel l'année précédente.

- Tom s'était dissimulé pour ne pas être pris en photo. Je l'avais bien puni. Il est mort deux jours après.

- Mort ?

- D'un accident stupide et cruel, survenu alors qu'il roulait en skate sur la route, un soir de pluie. Parce que... vous le connaissiez ?

- Euh, c'est-à-dire... que... non, bredouilla-t-il, totalement désarçonné.

- Alors, je vous saurai gré de ne plus m'importuner avec cette histoire : j'ai déjà donné avec les journalistes, l'année dernière. Merci et bonne soirée.

Elle raccrocha net, figeant Julien dans sa posture : debout derrière les carreaux, il laissa son regard brouillé errer sur les champs où paissaient quelques ruminants, le téléphone portable collé contre l'oreille droite. Puis il troqua l'appareil pour la fameuse photo : rien n'avait changé, ni les faces un peu floutées ni le ciel pluvieux ni surtout le sourire radieux de l'importun.

- Un plaisantin, rien de plus ! se borna-t-il à conclure, à voix haute, comme pour mieux se persuader de cette vérité nouvelle.

Il acheva son cognac et résolut d'oublier l'épisode. Mais par devers lui, il conserva cette photo faite d'éléments flottants, brumeux, vagues et vaporeux.

 

Vous avez aimé le début et voulez en connaître la fin ? La nouvelle "Pluie mortelle" paraîtra le 15 décembre 2017, sous la forme d'un mignon petit ouvrage de cinquante pages environ, dans la collection "Opuscule" des Editions Lamiroy.

Le lien à suivre d'ores et déjà: https://lamiroy.net/collections/opuscules