Le septième mot

Que feriez-vous si vous vous aperceviez que vous déclenchez des malédictions tout autour de vous ? Que vous en êtes devenu/e une vous-même? En parleriez-vous? À vos proches ? À un/e psy? Et si vous ne vous sentiez toujours pas compris/e ni même entendu/e, et encore moins guéri/e, vers qui vous tourneriez-vous? Porteuse saine qui ne se supporte plus, Véra la maudite se résout à franchir le porche d’une église...

 

LE SEPTIÈME MOT

 

- On est bien d'accord que vous en parlerez à personne ?

- À personne.

- Vous êtes le premier à qui j'en cause, si j'excepte la psy, qui m'a prise pour une cinglée, et encore, je lui en ai lâché que quelques bribes.

- Tu ne t'es pas livrée à tes parents ?

- Pour qu'ils se foutent de moi ? Pff !... Est-ce que vous vous fou... moquerez de moi, mon Père ?

- Se moquer, c'est déjà juger.

- Et "tu ne jugeras pas", c'est ça ?

- C'est ça. Je te félicite de connaître ce bout d'Évangile. Mais si on commençait, mon enfant ?

- Il y a un début obligé à ma... à ma confession ? Comme dans les films, vous savez, quand le méchant vient à l'église agenouiller toutes sortes de crimes...

- Jolie formule, mais en ce qui concerne les phrases rituelles, cela appartient au passé.

- Détrompez-vous, mon Père ! Vous comprendrez, quand je vous aurai raconté mon histoire.

- Tu peux parler librement.

- Librement ? répéta-t-elle. Pour ça, faudrait déjà me sentir libre !

- Eh bien, justement, libère-toi en confessant ce que tu as sur le cœur !

- La psychologue, lundi, elle a parlé quasi comme vous.

Véra sentait la patience du prêtre s'échapper par les ouvertures losangées du grillage ; cependant, elle le savait, il ferait un effort, et même un gros, par charité chrétienne pour un petit tiers, par devoir professionnel pour un moyen tiers et par intérêt pour un grand tiers, parce qu'une ado de quatorze ans, ça devait le changer furieusement de ses pénitentes de soixante-dix balais et plus ! Ça lui arrivait peut-être une fois par jubilé, ce genre de jubilations ! Qu'est-ce que ça aurait été, si elle lui avait appris qu'elle avait déjà ouvert une Bible, comme 18 % de ses contemporains, qu'elle connaissait l'existence d'un Ancien et d'un Nouveau Testament, comme 7 % d'entre eux, et qu'elle faisait partie du 1,1 % à avoir lu des passages de l'Apocalypse ! Pour le coup, le père Vasari, qui l'avait baptisée il y a treize ans, mais elle ne se le rappelait pas, auprès duquel elle avait fait sa première communion, mais il ne s'en souvenait plus, le bon prêtre, donc, aurait sans doute fait un infractus du moïsecarde, ou un truc du genre, parce que, somme toute, même s'il semblait empêtré dans ses rites d'homme religieux, il avait encore le cœur libre, le père Vasari. Et puis il connaissait la Bible, et Dieu qui l'avait écrite, des relations sans doute bien utiles dans un cas désespéré comme le sien, mais pour ça, il ne devait pas faire de crise cardiaque ! Alors, elle ne lui avait rien dit qui touche à des pourcentages, ne s'était même pas présentée à lui. Et pourtant, elle avait soigné sa manière de l'aborder, usant de sa phrase rituelle bien à elle, propre à briser, le temps d'une journée, la malédiction. Dire qu'elle allait lui avouer ça !

Véra imaginait le confesseur trépigner derrière la cloison ; elle le comparait à son maître de latin qui, pendant toute l'année scolaire, tremblait en se demandant si l'un ou l'autre de ses élèves poursuivrait au lycée l'ascension de cette branche morte, prête à casser, et qui avait atteint l'orgasme – ou ça y ressemblait drôlement ! –, le jour où un élu lui avait répondu par l'affirmative ; puis le sombre destin des autres latinistes avait tôt fait de ravaler le prof béat à l'animal triste post coitum – vive le latin !... Elle concevait déjà un peu de pitié pour ce magister, mais envers le petit curé, seul dans cette énorme église désertée et pas loin d'être lui-même absorbé par le vide spirituel, envers ce religieux à la mine basse et à l'air désabusé, qui pourtant avait dû lever un front radieux le jour où il avait consacré sa vie à l'invisible, elle couvait carrément une sorte d'attendrissement filial.

- Mon Père, reprit-elle justement...

Un mélange d'empathie et de tendresse. C'était bizarre, mais c'était ainsi et elle s'interrompit une seconde sur cette apostrophe pour se féliciter intérieurement de ne pas lui avoir servi sa phrase assassine. Avec le temps, elle avait appris à faire attention et sa meilleure astuce à consistait à réciter les mêmes mots à toute personne qu'elle rencontrait pour la première fois dans la journée : phrase antidote et rituelle, mortifuge et salvatrice, à laquelle ses proches avaient fini par émousser leur incompréhension. De toute façon, se disait-on, c'était Véra, alors, une petite excentricité de plus... Aux yeux des autres, camarades, voisins, caissiers, coiffeuse, conducteur de bus, tous ceux qu'elle appelait ses "familiers", elle passait plus que jamais pour une originale voire une provocatrice. Il arrivait, hélas ! qu'elle s'oublie, sorte une autre phrase d'au moins sept mots, alors, elle ne pouvait plus qu'attendre, espérer... et compter ! Ainsi après son stupide «Grouille, Marjo', là, il faut se tailler ! »... Ça n'avait pas coupé, ou plutôt si, trop bien : le matin même, en effet, Marjorie s'était entaillé le doigt en maniant un couteau de cuisine et avait terminé la journée à l'hôpital, au service des urgences, car la pauvre était hémophile. Véra l'ignorait et s'en voulait plus encore de ce fait ! Mais, somme toute, l'aurait-elle su, qu'est-ce que cela aurait changé ? Marjorie aurait eu la meilleure coagulation du monde qu'elle se serait tout de même coupée pour finir à l'hosto.

C'était donc parce que Véra avait oublié de décocher son rituel « Espérons que ce soit une belle journée ! » que la malédiction s'était abattue sur sa meilleure amie. Enfin, meilleure, elle commençait à en douter, parce qu'elle ignorait apparemment bien des choses sur Marjorie, tant nos faiblesses, on n'aime pas trop les étaler, même quand l'amitié est forte...

- Mon Père, reprit-elle, "journée", vous savez, c'est le septième mot que je vous ai adressé.

- Ah ? Tu comptes tes mots, toi ?

- Y en a bien qui comptent leurs morts ! Vous le premier, je me trompe ? Une incinération par ci, un ensevelissement par là... Et tout ça pour quoi, au final ? Alors que moi, si je ne compte pas mes mots, ceux de la première phrase, je veux dire, ça peut vite devenir n'importe quoi !

- La première phrase ?

- Oui, les premiers mots que j'adresse à chaque personne dans la journée, ils peuvent s'avérer lourds d'effet, surtout le septième !

- Tu as peur de dire des bêtises ? crut deviner le confesseur. Que ta parole précède ta pensée ?

- C'est un peu ça, mais vraiment un peu ! La première fois que j'ai fait le lien entre un malheur que j'ai provoqué et le septième mot que j'ai prononcé, c'était il y a un mois.

Elle lui raconta comment sa chatte Aria avait péri, écrasée sous les roues d'une voiture, juste parce que Véra lui avait lancé, en la chassant de son lit, un matinal « Sors de là, Aria ! Miaule pas, écrase, tu veux bien ? »

- Tu te sens responsable de l'accident qui lui a été fatal ?

- Je me sens pas responsable, je me sais responsable, nuance ! La veille, je venais de réaliser que mes paroles pouvaient produire un malheur, mais j'avais pas fait attention avec Aria, m'imaginant pas que les animaux étaient aussi concernés.

- Alors, si je résume, cherchait-il à saisir, le septième mot des phrases que tu prononces a un impact sur quiconque t'entend pour la première fois dans la journée. C'est ce que tu crois ?

- C'est ce que je vois ! Imaginez un moment à combien d'êtres vivants j'ai dû porter la poisse, sans même le remarquer ! C'est un don ou plutôt une malédiction que j'ai reçue, mon Père, je sais ni pourquoi ni depuis quand ; j'ignore surtout comment je vais pouvoir en être débarrassée et c'est la raison qui fait que je suis venue à vous. Mais vous êtes comme l'autre psy, vous ne me prenez pas au mot – c'est le cas de dire ! –, vous pensez que je culpabilise.

Véra sentait la patience la quitter à son tour, et l'espoir aussi. Si Dieu même ne pouvait rien pour elle, vers qui allait-elle se tourner ?

- En homme de foi, fit le père, je donne du poids aux croyances, quelles qu'elles soient.

- Sauf que ce sont pas des croyances que je vous sers, mais la vérité vraie !

- Bien. Admettons que la première phrase que tu adresses à une personne peut lui être nocive, si le septième mot porte un contenu négatif. Cela n'a rien d'étonnant, quand j'y songe...

- Pour de vrai ?

- Pour de vrai. Dans la Bible, le chiffre 7 revêt un caractère sacré et représente l'aboutissement d'un processus, le passage à un niveau supérieur ou encore un certain état de plénitude.

- C'est pour ça que le chiffre de la Bête est 666 ?

- Ah, l'Apocalypse ! s'exclama le Père Vasari. Le livre des symboles ! Les chiffres y jouent un grand rôle. 666, en effet, exprime l'inaccessibilité à la perfection pour une trinité diabolique.

- Ouh là, je vous suis plus ! Vous êtes en extase, mon Père ?

- Revenons à ton 7, reprit-il, le plus sérieusement du monde. Peut-être Notre Seigneur veut-il t'aider à boucler, mettons, un cycle d'évolution ?

- Ah ouais ? Pour me faire passer l'adolescence, il ferait passer l'arme à gauche à plein de ses enfants ? Ça tient pas debout, mon Père, confessez-le ! D'autant plus que ce truc m'aide pas du tout à me projeter dans l'avenir, vers un niveau supérieur ou je sais pas trop quoi. Même, j'aimerais régresser à l'état de bébé, pour plus pouvoir rien dire d'intelligent.

- D'intelligible, surtout.

- Ouais, aussi. Bien sûr, j'ai pensé me couper la langue, mais il faut être courageuse pour cela.

- Je dirais plutôt lâche et stupide ! s'insurgea le confesseur.

- Depuis un mois, je tiens un journal de bord, reprit Véra, en ouvrant le cahier qui reposait jusque là sur le banc, à côté d'elle. Ça vous dit, de connaître le triste bilan de mes maladresses ?

- Qu'entends-tu par "maladresses" ?

Elle voulait parler des phrases qu'elle avait lâchées « comme une godiche » et dont le septième mot s'était révélé lourd de conséquences pour la personne qui l'avait réceptionné.

Elle lui fit donc la liste de ses maladresses : le 5 août, elle avait distraitement répondu à un cabinet d'assurances : « Je vais juste retirer les tartes flambées du four, restez en ligne ! » ; les locaux de l'entreprise avaient brûlé le soir même, heureusement sans faire de victimes. Le 16, son père, pour éviter un chantier mal indiqué, avait dévié de la route et fini dans le canal : il en était sorti indemne, mais la voiture, pas même une essoreuse géante n'aurait pu la sécher ! Tout ça à cause d'une phrase que Véra lui avait lâchée, à la place de sa formule rituelle...

- Il pestait contre la télé, parce qu'elle ne diffusait pas les infos du matin, expliqua la jeune fille. Oubliant le septième mot, je lui ai lancé : « Tu es pas sur le bon canal, papa ! ». Par cette phrase, j'ai lancé sa voiture dans le canal, le vrai. Le 19 août, ça a été au tour de ma pauvre Marjorie – elle lui raconta, sans se faire couper – et une semaine après, rebelote, cette fois avec mon cousin Brice, qui a failli se noyer à la piscine : on l'a repêché, il avait déjà bu la moitié de l'eau du bassin et depuis hier, on a beau éponger tout ce qu'on peut aux soins intensifs, son cerveau baigne toujours dans l'eau chlorée. Pourtant, dans ce cas-là, j'ai trouvé la raison vraiment trop injuste : c'était l'après-midi, déjà, je pensais donc moins à cette formule à la con et puis Brice s'est amené à la piscine avec un T-shirt magnifique, à l'effigie de Bob Marley, vous devez pas connaître, mon Père... Pourquoi vous souriez ? Reste que j'ai pas pu m'empêcher de m'exclamer : « Putain ! Ton T-shirt est vraiment trop cool ! » Pardon pour le gros mot, mais une confession, ça transite pas avec la vérité, hein ?

- Euh... Ça ne transige pas non plus...

- Et pendant que j'y suis, allez, j'avoue aussi avoir fumé quelques pétards pour évaporer une ou deux envies de suicide.

- Attends un peu, l'interrompit le prêtre, qui se mit à compter sur ses doigts. Je ne vois pas ce qu'il y a de négatif dans ta phrase, enfin, je veux dire, dans ton septième mot : "cool", c'est ça ?

- C'est ce que j'ai cru et j'ai baissé ma garde. Mais la malédiction, elle, se fout de l'orthographe et du sens, joue avec les homophones, comme une vraie diabolique, enfin, si j'ose dire ça ici.

- Où ailleurs, sinon ?

- C'est après cet accident, on va l'appeler ainsi, que je me suis décidée à venir me confesser. J'ai compris que je ne pourrais jamais faire attention à toutes mes premières phrases, que mes paroles finiraient par précéder ma pensée, que je pourrais dire n'importe quoi sous l'effet de la colère, du plaisir ou d'un petit joint, que peut-être je parlerais un jour, enfin, une nuit, en dormant, pire, que j'utiliserais un septième mot bien maudissant contre une rivale en amour ou un mec qui m'aurait jetée... Comme vous voyez, c'est plus tenable, mon Père !

Véra poussa un profond soupir, qui fit danser les pages de son journal ; elle le referma et resta silencieuse, à regarder ses pieds. Vasari sentait que Dieu et lui la perdaient, mais que répondre ? Avancer une série de coïncidences ? Pire, d'affabulations liées à la prise de cannabis ? Elle détalerait ! L'amener à aborder quelqu'un de confiance, un professionnel de la communication, à coucher sa confession par écrit ? Mais elle avait déjà fait tout cela et il ne restait plus que lui entre elle et le vide, lui, le prêtre, l'homme de Dieu, l'Homme-Dieu, au premier rang.

- Adieu, mon Père, ou plutôt à Dieu, et merci, lâcha-t-elle gravement, tout en se levant.

- Attends, je ne t'ai pas donné l'absolution !

- Ah ? fit-elle sur un ton détaché. Encore des phrases rituelles ? Je dois me rasseoir pour ça ?

C'est tout ce qu'il avait trouvé ou ce que Dieu lui avait inspiré pour la faire rester auprès de lui. Elle s'agenouilla à nouveau sur le petit banc, plus résignée que docile, domptée par une fatalité qu'elle sentait s'abattre sur elle, qui l'écrasait de tout son poids, la dirigeait où elle ne voulait pas aller, comme le mors qu'on fait subir à un cheval sauvage. La comparaison ramena le père Vasari à un passage du Nouveau Testament et, plutôt que de prononcer une vaine absolution, il s'adressa à Véra avec énergie, pour la sortir de sa torpeur :

- Mon enfant, je crois que Notre Seigneur me dispense un message à ton intention !

- Si ça pouvait tenir en sept mots et que ça finissait par "mort" ou "tombeau", ça m'arrangerait, fit-elle, désenchantée. Vous pourriez me trouver un type de phrases comme ça dans sa Bible ?

Le prêtre ouvrit son propre journal de bord et cita deux versets de l'épître de Jacques : « La langue est un feu (...), enflammant le cours de la vie. (...) Par elle, nous bénissons le Seigneur Notre Père et par elle, nous maudissons les hommes faits à l'image de Dieu. »

- C'est pas faux, glosa-t-elle sommairement. Faut reconnaître que le cours de ma vie a bien changé, depuis que je me suis aperçu que j'avais la faculté de maudire.

- Mais tu n'as pas compris, alors ? l'interpella-t-il, dans un sourire exalté.

Véra dévisagea le prêtre au-travers de la grille : ses rides d'abattement s'étaient transformées en sillons inondés de joie, ses yeux laissaient transparaître une exaltation qu'elle n'avait jamais vue chez personne, pas même chez sa mère, lorsqu'elle avait enfin reçu une augmentation, ou chez son prof de latin. Il s'agissait d'un transport d'un tout autre calibre...

- Dites, vous vous droguez pas, mon Père ? osa-t-elle, histoire de vérifier.

- Repasse ces versets dans ton cœur et ouvre-le un peu au passage ! l'invita-t-il, sans relever.

- Vous voulez que je commente ces phrases-là ? demanda-t-elle, comme au cours de français.

- Tu veux que je te les relise ?

- Non, c'est facile à analyser, répliqua la jeune fille, un peu vexée. Dieu, il veut dire que, quand on parle, on peut faire bien du mal.

- Ou bien du bien !

- Pardon ?

- De notre cœur, de notre bouche peuvent sortir des malédictions, mais aussi des bénédictions.

- Oui, bon, c'est basique, ça, mon Père, tout de même !

Elle était désormais tout à fait blessée dans son amour-propre d'adolescente. Les propos du prêtre la renvoyaient à ceux des adultes qui l'entouraient d'un peu trop près. Elle se leva une nouvelle fois et quitta le confessionnal. Le père Vasari écoutait ces chevilles d'enfant faire résonner des talons de femme sur le pavement du narthex. La lourde porte grinça sur ses gonds, reproduisant le ricanement du Mal qui triomphait une fois de plus dans un corps de mort, sur une terre si éloignée du Ciel.

Cette jeune fille n'était pas prête de revenir à l'église, de parler avec un clerc, de rencontrer Dieu, mais voilà qu'il la jugeait, à disposer ainsi de son avenir ! N'empêche, il avait perdu, il l'avait perdue, avant même de retrouver son nom de baptême, car c'était lui, sûrement, qui l'avait baptisée, comme tous les enfants de ce gros village, à moins qu'il ne se mette à confondre cette génération avec celle qui l'avait précédée et qui croyait un peu plus en Dieu ou du moins venait un peu plus souvent à l'église et à confesse...

Il avait refermé sa Bible et allait à son tour quitter l'isoloir, quand il entendit la porte principale s'ouvrir énergiquement et de joyeux claquements de talons emplir l'enclos sacré, du vestibule au chœur, en faisant trembler la croisée du transept.

Véra s'assura que son confesseur n'avait pas quitté sa place et reprit la sienne, d'un mouvement décidé, qui n'avait plus rien de résigné.

- J'ai trouvé, mon Père ! s'exclama-t-elle, à son tour en proie à une forme d'exaltation. Jusqu'ici, dans cette affaire, j'occupais le rôle de la victime ou du bourreau et j'avais laissé vacante la place du responsable ! Je me contentais d'annuler, de neutraliser, d'aspectiser...

- Aseptiser, ma fille.

- Oui, aussi. Bref, si je me mettais à guérir, à présent ?

- Bravo, mon enfant ! la félicita-t-il. Tu as pris la bonne décision.

- Il ne manque plus que votre absolution, mon Père !

Il lui donna plutôt sa bénédiction, qui coula de ses sillons inondés de joie.

Sur le même pas précipité que celui qu'elle avait fait entendre juste auparavant, Véra sortit de l'église, tout agitée par des ressorts de délivrance, excitée par l'usage nouveau qu'elle pouvait faire de sa malédiction, véritable don désormais, qui l'incitait à donner.

Voyons ! Quel mot suprême allait-elle choisir, quel nec plus ultra, pour occuper cette septième position ? Or ou argent, jeunesse ou beauté, avantages ou privilèges, elle les mit au panier, comme autant de mots-déchets aux finalités équivoques, pour ne retenir que joie, santé et amour, au singulier, si possible ! Le cœur de Véra tressautait dans sa poitrine à chacune de ses trouvailles ; fièrement, elle médaillait un podium insolite représentant la victoire du bonheur. Et elle dévalait la rue qui menait de l'église, de son église, à l'école.

Dans cinq jours, la rentrée des classes peuplerait cette cour déserte qu'elle était en train de longer : se rassembleraient là, pour le discours rituel de début d'année, des centaines d'élèves, de parents, ainsi que des dizaines d'enseignants. Véra, en représentante du Conseil des délégués de classe, recevrait le micro de la main du Principal et en profiterait pour couvrir de ses bénédictions cette place noire de monde et bientôt rayonnante de bonheur.

Le jour venu, la cour, trop exiguë, accueillait avec peine un millier de personnes : pas vraiment une récré pour s'ébattre ! Un tel rassemblement avait quelque chose d'impressionnant pour Véra, qui considérait sa commune comme un petit village. La bénédiction n'en serait que plus avantageuse ! Pour l'instant, les élèves mais aussi un peu les parents et même quelques profs rigolaient du micro qui ne fonctionnait pas bien et transmettait une phrase sur deux du Principal, ce qui donnait, à la place de « Chers élèves, chers parents et non moins chers enseignants » : « Chers élèves, moins chers enseignants » ; « Je suis fort aise de vous voir ici en dépit de la chaleur » devenait « Je suis fort en chaleur » et « Il me faut conclure, chers parents et enfants, avant que vous échangiez le baiser d'adieu » : « Il me faut conclure, chers parents, vous baiser ». L'orateur devait bien être le seul à ne s'apercevoir de rien car il ne raccourcit pas ce discours déjà réduit de moitié par la faute de la technique.

Puis il tendit à Véra le micro, qu'elle prit comme elle l'aurait fait d'une baguette magique ou du bâton de Moïse, celui par lequel le prophète accomplissait toutes sortes de prodiges.

- Juste une ou deux phrases, Mademoiselle ! lui rappela le Principal et, s'écartant d'un pas, il faillit tomber de l'estrade, ce qui ajouta à la bonne humeur du public. Véra, quant à elle, atteignait un état de joie sans complaisance en prononçant ses premiers mots du jour :

- Je vous souhaite bonheur, santé et amour... et pour vous faire une petite confession... je crois que les cœurs vont bondir dans les poitrines, cette année !

Elle éclata d'un rire espiègle et rendit le micro au Principal, sous des applaudissements nourris. Au bas de l'estrade, elle rencontra Marjorie qui semblait navrée :

- Dommage pour ton petit discours ! C'est moche que tu aies écopé de ce micro de merde !

- Pourquoi ? s'inquiéta soudain Véra. On ne m'a pas entendue ?

- Pas la première phrase, mais après, ça allait mieux. Qu'est-ce que tu as ? On dirait que tu as avalé un paquet de cacahuètes, avec le sachet.

- Comment a commencé mon speech, Marjo' ?

- Eh bien... C'était quelque chose comme : « Et pour vous faire une petite confession ».

- Oh, non ! s'effondra l'oratrice malheureuse. Ils n'ont pas entendu ma première phrase, alors ?

Le dimanche qui suivit, le père Vasari dut être hospitalisé, le cœur épuisé, peut-être, son premier et dernier burn out, sans doute, mais le visage tout sillonné de joie, ça, pour sûr ! C'est que, depuis le jeudi de la rentrée, le confessionnal ne désemplissait plus...

 

FIN

 

Pascal Houmard,

automne 2016, légèrement modifié le 4 juin 2017